«La connaissance que j'ai du monde animal m'a donné la ferme croyance que tous les mammifères possèdent la faculté du langage à un degré qui est en rapport avec leur expérience et leurs besoins.»
Antérieurement aux études de M. Garner, on savait déjà que les mammifères, chiens, singes et autres, ont l'appareil laryngo- buccal disposé comme l'est celui de l'homme et la glotte organisée pour l'émission de sons articulés. Mais on savait aussi, — n'en déplaise à l'école des simiologues, — que la pensée a précédé la parole. Pour parler, il faut penser, et penser exige la faculté de généraliser, — faculté dont les animaux sont dépourvus. Le perroquet parle, mais il ne comprend pas un mot de ce qu'il dit. La vérité, enfin, est que, si les bêtes ne parlent pas, c'est que la nature ne les a pas dotées d'une intelligence suffisante, car rien ne les en empêcherait. Au vrai, ainsi que cela est acquis, «pour qu'il y ait langage, a dit un savant critique, il faut qu'il y ait jugement et raisonnement basés, au moins implicitement, sur un concept abstrait et universel». Toutefois, ces règles, conformes au bon sens, le professeur Garner n'en voulait tenir aucun compte.
Il va de soi que sa doctrine fut très discutée. Aussi prit-il la résolution d'aller se mettre en contact avec les sujets dont il rencontrerait grand nombre et grande variété dans les forêts de l'Afrique tropicale. Lorsqu'il aurait appris le gorille et le chimpanzé, il reviendrait en Amérique et publierait, avec la grammaire, le dictionnaire de la langue simienne. Force serait alors de lui donner raison et de se rendre à l'évidence.
M. Garner a-t-il tenu la promesse qu'il avait faite à lui-même et au monde savant?… C'était la question, et, nul doute à cet égard, le docteur Johausen ne le croyait pas, ainsi qu'on va pouvoir en juger.
En l'année 1892, M. Garner quitta l'Amérique pour le Congo, arriva à Libreville le 12 octobre, et élut domicile dans la factorerie John Holtand and Co. jusqu'au mois de février 1894.
Ce fut à cette époque seulement que le professeur se décida à commencer sa campagne d'études. Après avoir remonté l'Ogoué sur un petit bateau à vapeur, il débarqua à Lambarène, et, le 22 avril, atteignit la mission catholique du Fernand-Vaz.
Les Pères du Saint-Esprit l'accueillirent hospitalièrement dans leur maison bâtie sur le bord de ce magnifique lac Fernand-Vaz. Le docteur n'eut qu'à se louer des soins du personnel de la mission, qui ne négligea rien pour lui faciliter son aventureuse tâche de zoologiste.
Or, en arrière de l'établissement, se massaient les premiers arbres d'une vaste forêt dans laquelle abondaient les singes. On ne pouvait imaginer de circonstances plus favorables pour se mettre en communication avec eux. Mais, ce qu'il fallait, c'était vivre dans leur intimité et, en somme, partager leur existence.
C'est à ce propos que M. Garner avait fait fabriquer une cage de fer démontable. Sa cage fut transportée dans la forêt. Si l'on veut bien l'en croire, il y vécut trois mois, la plupart du temps seul, et put étudier ainsi le quadrumane à l'état de nature.
La vérité est que le prudent Américain avait simplement installé sa maison métallique à vingt minutes de la mission des Pères, près de leur fontaine, en un endroit qu'il baptisa du nom de Fort- Gorille, et auquel on accédait par une route ombreuse. Il y coucha même trois nuits consécutives. Dévoré par des myriades de moustiques, il ne put y tenir plus longtemps, démonta sa cage et revint demander aux Pères du Saint-Esprit une hospitalité qui lui fut accordée sans rétribution. Enfin, le 18 juin, abandonnant définitivement la mission, il regagna l'Angleterre et revint en Amérique, rapportant pour unique souvenir de son voyage deux petits chimpanzés qui s'obstinèrent à ne point causer avec lui.