Le foreloper essaya de maintenir le radeau au milieu du rio, presque à égale distance de l'une et de l'autre berge. Les coups seraient moins dangereux, étant moins assurés. Le malheur était de n'avoir aucun moyen de s'abriter contre cette attaque. En outre, le nombre des assaillants s'accroissait, et plusieurs projectiles avaient déjà atteint les passagers, sans trop leur faire de mal, il est vrai.
«En voilà assez…», finit par dire Max Huber.
Et, visant un gorille qui se démenait entre les roseaux, il l'abattit du coup.
Au bruit de la détonation répondirent des clameurs assourdissantes. L'agression ne cessa point, les bandes ne prirent pas la fuite. Et, en somme, à vouloir les exterminer, ces singes, l'un après l'autre, les munitions n'y pourraient suffire. Rien qu'à une balle par quadrumane, la réserve serait vite épuisée. Que feraient, alors, les chasseurs, la cartouchière vide?
«Ne tirons plus, ordonna John Cort. Cela ne servirait qu'à surexciter ces maudites bêtes! Nous en serons quittes, espérons- le, pour quelques contusions sans importance…
— Merci!» riposta Max Huber, qu'une pierre venait d'atteindre à la jambe.
On continua donc de descendre, suivi par la double escorte sur les rives, très sinueuses en cette partie du rio Johausen. En de certains rétrécissements, elles se rapprochaient à ce point que la largeur du lit se réduisait d'un tiers. La marche du radeau s'accroissait alors avec la vitesse du courant.
Enfin, à la nuit close, peut-être les hostilités prendraient-elles fin. Peut-être les assaillants se disperseraient-ils à travers la forêt. Dans tous les cas, s'il le fallait, au lieu de s'arrêter pour la halte du soir, Khamis se risquerait à naviguer toute la nuit. Or, il n'était que quatre heures, et, jusqu'à sept, la situation resterait très inquiétante.
En effet, ce qui l'aggravait, c'est que le radeau n'était pas à l'abri d'un envahissement. Si les singes, pas plus que les chats, n'aiment l'eau, s'il n'y avait pas à craindre qu'ils se missent à la nage, la disposition des ramures au-dessus de la rivière leur permettait, en divers endroits, de s'aventurer par ces ponts de branches et de lianes, puis de se laisser choir sur la tête de Khamis et de ses compagnons. Cela ne serait qu'un jeu pour ces bêtes aussi agiles que malfaisantes.
Ce fut même la manoeuvre que cinq ou six grands gorilles tentèrent vers cinq heures, à un coude de la rivière où se joignait le branchage des bombax. Ces animaux, postés à cinquante pas en aval, attendaient le radeau au passage.