Marcel s'était laissé faire sans trop se rendre compte de l'intention du docteur, et comme il ne desserrait pas les lèvres :
« Mon grand Marcel, lui dit son vieil ami, nous reprendrons plus tard notre entretien sur les futures destinées de Stahlstadt. Mais il n'est pas défendu, alors même qu'on se voue à l'amélioration du sort de tous, de s'occuper aussi du sort de ceux qu'on aime, de ceux qui vous touchent de plus près. Eh bien, je crois le moment venu de te raconter ce qu'une jeune fille, dont je te dirai le nom tout à l'heure, répondait, il n'y a pas longtemps encore, à son père et à sa mère, à qui, pour la vingtième fois depuis un an, on venait de la demander en mariage. Les demandes étaient pour la plupart de celles que les plus difficiles auraient eu le droit d'accueillir, et cependant la jeune fille répondait non, et toujours non ! »
A ce moment, Marcel, d'un mouvement un peu brusque, dégagea son poignet resté jusque-là dans la main du docteur. Mais, soit que celui-ci se sentît suffisamment édifié sur la santé de son patient, soit qu'il ne se fût pas aperçu que le jeune homme lui eût retiré tout à la fois son bras et sa confiance, il continua son récit sans paraître tenir compte de ce petit incident.
« "Mais enfin, disait à sa fille la mère de la jeune personne dont je te parle, dis-nous au moins les raisons de ces refus multipliés. Education, fortune, situation honorable, avantages physiques, tout est là ! Pourquoi ces non si fermes, si résolus, si prompts, à des demandes que tu ne te donnes pas même la peine d'examiner ? Tu es moins péremptoire d'ordinaire !"
« Devant cette objurgations de sa mère, la jeune fille se décida enfin à parler, et alors, comme c'est un esprit net et un coeur droit, une fois résolue à rompre le silence, voici ce qu'elle dit :
« "Je vous réponds non avec autant de sincérité que j'en mettrais à vous répondre oui, chère maman, si oui était en effet prêt à sortir de mon coeur. Je tombe d'accord avec vous que bon nombre des partis que vous m'offrez sont à des degrés divers acceptables ; mais, outre que j'imagine que toutes ces demandes s'adressent beaucoup plus à ce qu'on appelle le plus beau, c'est-à-dire le plus riche parti de la ville, qu'à ma personne, et que cette idée-là ne serait pas pour me donner l'envie de répondre oui, j'oserai vous dire, puisque vous le voulez, qu'aucune de ces demandes n'est celle que j'attendais, celle que j'attends encore, et j'ajouterai que, malheureusement, celle que j'attends pourra se faire attendre longtemps, si jamais elle arrive !
« - Eh quoi ! mademoiselle, dit la mère stupéfaite, vous...
« Elle n'acheva pas sa phrase, faute de savoir comment la terminer, et dans sa détresse, elle tourna vers son mari des regards qui imploraient visiblement aide et secours.
« Mais, soit qu'il ne tînt pas à entrer dans cette bagarre, soit qu'il trouvât nécessaire qu'un peu plus de lumière se fît entre la mère et la fille avant d'intervenir, le mari n'eut pas l'air de comprendre, si bien que la pauvre enfant, rouge d'embarras et peut-être aussi d'un peu de colère, prit soudain le parti d'aller jusqu'au bout.
« "Je vous ai dit, chère mère, reprit-elle, que la demande que j'espérais pourrait bien se faire attendre longtemps, et qu'il n'était même pas impossible qu'elle ne se fît jamais. J'ajoute que ce retard, fût-il indéfini, ne saurait ni m'étonner ni me blesser. J'ai le malheur d'être, dit-on, très riche ; celui qui devrait faire cette demande est très pauvre ; alors il ne la fait pas et il a raison. C'est à lui d'attendre...