« "Il n'est assurément pas outrecuidant de l'espérer, a écrit un des fondateurs de cette étonnante agglomération, et, dans ce cas, quelle ne serait pas la grandeur du résultat ! Les hommes vivant jusqu'à quatre- vingt-dix ou cent ans, ne mourant plus que de vieillesse, comme la plupart des animaux, comme les plantes ! "
« Un tel rêve a de quoi séduire !
« S'il nous est permis, toutefois, d'exprimer notre opinion sincère, nous n'avons qu'une foi médiocre dans le succès définitif de l'expérience. Nous y apercevons un vice originel et vraisemblablement fatal, qui est de se trouver aux mains d'un comité où l'élément latin domine et dont l'élément germanique a été systématiquement exclu. C'est là un fâcheux symptôme. Depuis que le monde existe, il ne s'est rien fait de durable que par l'Allemagne, et il ne se fera rien sans elle de définitif. Les fondateurs de France-Ville auront bien pu déblayer le terrain, élucider quelques points spéciaux ; mais ce n'est pas encore sur ce point de l'Amérique, c'est aux bords de la Syrie que nous verrons s'élever un jour la vraie cité modèle. »
XI UN DINER CHEZ LE DOCTEUR SARRASIN
Le 13 septembre -- quelques heures seulement avant l'instant fixé par Herr Schultze pour la destruction de France-Ville --, ni le gouverneur ni aucun des habitants ne se doutaient encore de l'effroyable danger qui les menaçait.
Il était sept heures du soir.
Cachée dans d'épais massifs de lauriers-roses et de tamarins, la cité s'allongeait gracieusement au pied des Cascade-Mounts et présentait ses quais de marbre aux vagues courtes du Pacifique, qui venaient les caresser sans bruit. Les rues, arrosées avec soin, rafraîchies par la brise, offraient aux yeux le spectacle le plus riant et le plus animé. Les arbres qui les ombrageaient bruissaient doucement. Les pelouses verdissaient. Les fleurs des parterres, rouvrant leurs corolles, exhalaient toutes à la fois leurs parfums. Les maisons souriaient, calmes et coquettes dans leur blancheur. L'air était tiède, le ciel bleu comme la mer, qu'on voyait miroiter au bout des longues avenues.
Un voyageur, arrivant dans la ville, aurait été frappé de l'air de santé des habitants, de l'activité qui régnait dans les rues. On fermait justement les académies de peinture, de musique, de sculpture, la bibliothèque, qui étaient réunies dans le même quartier et où d'excellents cours publics étaient organisés par sections peu nombreuses, -- ce qui permettait à chaque élève de s'approprier à lui seul tout le fruit de la leçon. La foule, sortant de ces établissements, occasionna pendant quelques instants un certain encombrement ; mais aucune exclamation d'impatience, aucun cri ne se fit entendre. L'aspect général était tout de calme et de satisfaction.
C'était non au centre de la ville, mais sur le bord du Pacifique que la famille Sarrasin avait bâti sa demeure. Là, tout d'abord -- car cette maison fut construite une des premières --, le docteur était venu s'établir définitivement avec sa femme et sa fille Jeanne.