—Il n’y a qu’un pas, mon cher major!»

L’aveu de Paganel fut suivi d’un rire général qui ne le déconcerta point, et il fit même, à l’occasion de ces indiens, une très curieuse observation.

«J’ai lu quelque part, dit-il, que chez l’arabe la bouche a une rare expression de férocité, tandis que l’expression humaine se trouve dans le regard. Eh bien, chez le sauvage américain, c’est tout le contraire. Ces gens-là ont l’œil particulièrement méchant.»

Un physionomiste de profession n’eût pas mieux dit pour caractériser la race indienne.

Cependant, d’après les ordres de Thalcave, on marchait en peloton serré; quelque désert que fût le pays, il fallait se défier des surprises; mais la précaution fut inutile, et le soir même on campait dans une vaste tolderia abandonnée, où le cacique Catriel réunissait ordinairement ses bandes d’indigènes. À l’inspection du terrain, au défaut de traces récentes, le patagon reconnut que la tolderia n’avait pas été occupée depuis longtemps.

Le lendemain, Glenarvan et ses compagnons se retrouvaient dans la plaine: les premières estancias qui avoisinent la sierra Tandil furent aperçues; mais Thalcave résolut de ne pas s’y arrêter et de marcher droit au fort indépendance, où il voulait se renseigner, particulièrement sur la situation singulière de ce pays abandonné.

Les arbres, si rares, depuis la cordillère, reparurent alors, la plupart plantés après l’arrivée des européens sur le territoire américain. Il y avait là des azedarachs, des pêchers, des peupliers, des saules, des acacias, qui poussaient tout seuls, vite et bien. Ils entouraient généralement les «corrales», vastes enceintes à bétail garnies de pieux. Là paissaient et s’engraissaient par milliers bœufs, moutons, vaches et chevaux, marqués au fer chaud de l’estampille du maître, tandis que de grands chiens vigilants et nombreux veillaient aux alentours. Le sol un peu salin qui s’étend au pied des montagnes convient admirablement aux troupeaux et produit un fourrage excellent. On le choisit donc de préférence pour l’établissement des estancias, qui sont dirigées par un majordome et un contremaître, ayant sous leurs ordres quatre péons pour mille têtes de bétail.

Ces gens-là mènent la vie des grands pasteurs de la bible; leurs troupeaux sont aussi nombreux, plus nombreux peut-être, que ceux dont s’emplissaient les plaines de la Mésopotamie; mais ici la famille manque au berger, et les grands «estanceros» de la pampa ont tout du grossier marchand de bœufs, rien du patriarche des temps bibliques.

C’est ce que Paganel expliqua fort bien à ses compagnons, et, à ce sujet, il se livra à une discussion anthropologique pleine d’intérêt sur la comparaison des races. Il parvint même à intéresser le major, qui ne s’en cacha point.

Paganel eut aussi l’occasion de faire observer un curieux effet de mirage très commun dans ces plaines horizontales: les estancias, de loin, ressemblaient à de grandes îles; les peupliers et les saules de leur lisière semblaient réfléchis dans une eau limpide qui fuyait devant les pas des voyageurs; mais l’illusion était si parfaite que l’œil ne pouvait s’y habituer.