—Qu’est-ce donc? dit Paganel.

—La crue! La crue! répondit Thalcave en éperonnant son cheval qu’il lança dans la direction du nord.

—L’inondation!» s’écria Paganel, et ses compagnons, lui en tête, volèrent sur les traces de Thaouka.

Il était temps. En effet, à cinq milles vers le sud, un haut et large mascaret dévalait sur la campagne, qui se changeait en océan. Les grandes herbes disparaissaient comme fauchées. Les touffes de mimosées, arrachées par le courant, dérivaient et formaient des îlots flottants. La masse liquide se débitait par nappes épaisses d’une irrésistible puissance. Il y avait évidemment eu rupture des barrancas des grands fleuves de la Pampasie, et peut-être les eaux du Colorado au nord et du rio Negro au sud se réunissaient-elles alors dans un lit commun.

La barre signalée par Thalcave arrivait avec la vitesse d’un cheval de course. Les voyageurs fuyaient devant elle comme une nuée chassée par un vent d’orage. Leurs yeux cherchaient en vain un lieu de refuge. Le ciel et l’eau se confondaient à l’horizon. Les chevaux, surexcités par le péril, s’emportaient dans un galop échevelé, et leurs cavaliers pouvaient à peine se tenir en selle.

Glenarvan regardait souvent en arrière.

«L’eau nous gagne, pensait-il.

Anda, anda!» criait Thalcave.

Et l’on pressait encore les malheureuses bêtes.

De leur flanc labouré par l’éperon s’échappait un sang vif qui traçait sur l’eau de longs filets rouges. Ils trébuchaient dans les crevasses du sol.