Et le pied de l’arbre apparut entouré des plus redoutables animaux de l’ordre des sauriens. Leurs écailles miroitaient dans les larges plaques de lumière dessinées par l’incendie; leur queue aplatie dans le sens vertical, leur tête semblable à un fer de lance, leurs yeux saillants, leurs mâchoires fendues jusqu’en arrière de l’oreille, tous ces signes caractéristiques ne purent tromper Paganel. Il reconnut ces féroces alligators particuliers à l’Amérique, et nommés caïmans dans les pays espagnols. Ils étaient là une dizaine qui battaient l’eau de leur queue formidable, et attaquaient l’ombu avec les longues dents de leur mâchoire inférieure.

À cette vue, les malheureux se sentirent perdus. Une mort épouvantable leur était réservée, qu’ils dussent périr dévorés par les flammes ou par la dent des caïmans. Et l’on entendit le major lui-même, d’une voix calme, dire:

«Il se pourrait bien que ce fût la fin de la fin.»

L’orage était alors dans sa période décroissante, mais il avait développé dans l’atmosphère une considérable quantité de vapeurs auxquelles les phénomènes électriques allaient communiquer une violence extrême. Dans le sud se formait peu à peu une énorme trombe, un cône de brouillards, la pointe en bas, la base en haut, qui reliait les eaux bouillonnantes aux nuages orageux. Ce météore s’avança bientôt en tournant sur lui-même avec une rapidité vertigineuse; il refoulait vers son centre une colonne liquide enlevée au lac, et un appel énergique, produit par son mouvement giratoire, précipitait vers lui tous les courants d’air environnants.

En peu d’instants, la gigantesque trombe se jeta sur l’ombu et l’enlaça de ses replis. L’arbre fut secoué jusque dans ses racines. Glenarvan put croire que les caïmans l’attaquaient de leurs puissantes mâchoires et l’arrachaient du sol. Ses compagnons et lui, se tenant les uns les autres, sentirent que le robuste arbre cédait et se culbutait; ses branches enflammées plongèrent dans les eaux tumultueuses avec un sifflement terrible. Ce fut l’œuvre d’une seconde. La trombe, déjà passée, portait ailleurs sa violence désastreuse, et, pompant les eaux du lac, semblait le vider sur son passage.

Alors l’ombu, couché sur les eaux, dériva sous les efforts combinés du vent et du courant. Les caïmans avaient fui, sauf un seul, qui rampait sur les racines retournées et s’avançait les mâchoires ouvertes; mais Mulrady saisissant une branche à demi entamée par le feu, en assomma l’animal d’un si rude coup qu’il lui cassa les reins. Le caïman culbuté s’abîma dans les remous du torrent. Glenarvan et ses compagnons, délivrés de ses voraces sauriens, gagnèrent les branches situées au vent de l’incendie, tandis que l’ombu, dont les flammes, au souffle de l’ouragan, s’arrondissaient en voiles incandescentes, dériva comme un brûlot en feu dans les ombres de la nuit.

Chapitre XXVI L’Atlantique

Pendant deux heures, l’ombu navigua sur l’immense lac sans atteindre la terre ferme. Les flammes qui le rongeaient s’étaient peu à peu éteintes.

Le principal danger de cette épouvantable traversée avait disparu. Le major se borna à dire qu’il n’y aurait pas lieu de s’étonner si l’on se sauvait.

Le courant, conservant sa direction première, allait toujours du sud-ouest au nord-est.