Cet état de l’atmosphère pouvait se prolonger indéfiniment. Le soir, Glenarvan s’entretenait à ce sujet avec John Mangles. Le jeune capitaine, qui voyait se vider ses soutes à charbon, paraissait fort contrarié de cette tombée du vent. Il avait couvert son navire de voiles, hissé ses bonnettes et ses voiles d’étai pour profiter des moindres souffles; mais, suivant l’expression des matelots, il n’y avait pas de quoi remplir un chapeau.

«En tout cas, dit Glenarvan, il ne faut pas trop se plaindre, mieux vaut absence de vent que vent contraire.

—Votre honneur a raison, répondit John Mangles; mais précisément, ces calmes subits amènent des changements de temps. Aussi je les redoute; nous naviguons sur la limite des moussons qui, d’octobre à avril, soufflent du nord-est, et pour peu qu’elles nous prennent debout, notre marche sera fort retardée.

—Que voulez-vous, John? Si cette contrariété arrivait, il faudrait bien s’y soumettre. Ce ne serait qu’un retard, après tout.

—Sans doute, si la tempête ne s’en mêlait pas.

—Est-ce que vous craignez le mauvais temps? dit Glenarvan en examinant le ciel, qui, cependant, de l’horizon au zénith, apparaissait libre de nuages.

—Oui, répondit le capitaine, je le dis à votre honneur, mais je ne voudrais pas effrayer lady Glenarvan ni miss Grant.

—Et vous agissez sagement. Qu’y a-t-il?

—Des menaces certaines de gros temps. Ne vous fiez pas à l’apparence du ciel, mylord. Rien n’est plus trompeur. Depuis deux jours, le baromètre baisse d’une manière inquiétante; il est en ce moment à vingt-sept pouces. C’est un avertissement que je ne puis négliger. Or je redoute particulièrement les colères de la mer australe, car je me suis déjà trouvé aux prises avec elles. Les vapeurs qui vont se condenser dans les immenses glaciers du pôle sud produisent un appel d’air d’une extrême violence. De là une lutte des vents polaires et équatoriaux qui crée les cyclones, les tornades, et ces formes multiples des tempêtes contre lesquelles un navire ne lutte pas sans désavantage.

—John, répondit Glenarvan, le Duncan est un bâtiment solide, son capitaine un habile marin. Que l’orage vienne, et nous saurons nous défendre!»