—Oui, madame, répondit Paganel; tous, mais non pas sans de cruelles fatigues. Stuart fut le plus éprouvé; sa santé était gravement compromise par le scorbut, quand il reprit son itinéraire vers Adélaïde. Au commencement de septembre, sa maladie avait fait de tels progrès, qu’il ne croyait pas revoir les districts habités. Il ne pouvait plus se tenir en selle; il allait, couché dans un palanquin suspendu entre deux chevaux. À la fin d’octobre, des crachements de sang le mirent à toute extrémité. On tua un cheval pour lui faire du bouillon; le 28 octobre, il pensait mourir, quand une crise salutaire le sauva, et, le 10 décembre, la petite troupe tout entière atteignit les premiers établissements.

«Ce fut le 17 décembre que Stuart entra à Adélaïde au milieu d’une population enthousiasmée. Mais sa santé était toujours délabrée, et bientôt, après avoir obtenu la grande médaille d’or de la société de géographie, il s’embarqua sur l’Indus pour sa chère Écosse, sa patrie, où nous le reverrons à notre retour.

—C’était un homme qui possédait au plus haut degré l’énergie morale, dit Glenarvan, et, mieux encore que la force physique, elle conduit à l’accomplissement des grandes choses. L’Écosse est fière à bon droit de le compter au nombre de ses enfants.

—Et depuis Stuart, demanda lady Helena, aucun voyageur n’a-t-il tenté de nouvelles découvertes?

—Si, madame, répondit Paganel. Je vous ai parlé souvent de Leichardt. Ce voyageur avait déjà fait en 1844 une remarquable exploration dans l’Australie septentrionale. En 1848, il entreprit une seconde expédition vers le nord-est. Depuis dix-sept ans, il n’a pas reparu. L’année dernière, le célèbre botaniste, le docteur Muller, de Melbourne, a provoqué une souscription publique destinée aux frais d’une expédition. Cette expédition a été rapidement couverte, et une troupe de courageux squatters, commandée par l’intelligent et audacieux Mac Intyre, a quitté le 21 juin 1864 les pâturages de la rivière de Paroo. Au moment où je vous parle, il doit s’être profondément enfoncé, à la recherche de Leichardt, dans l’intérieur du continent. Puisse-t-il réussir, et nous-mêmes puissions-nous, comme lui, retrouver les amis qui nous sont chers!»

Ainsi finit le récit du géographe. L’heure était avancée. On remercia Paganel, et chacun, quelques instants plus tard, dormait paisiblement, tandis que l’oiseau-horloge, caché dans le feuillage des gommiers blancs, battait régulièrement les secondes de cette nuit tranquille.

Chapitre XII Le railway de Melbourne à Sandhurst

Le major n’avait pas vu sans une certaine appréhension Ayrton quitter le campement de Wimerra pour aller chercher un maréchal ferrant à cette station de Black-Point. Mais il ne souffla mot de ses défiances personnelles, et il se contenta de surveiller les environs de la rivière. La tranquillité de ces paisibles campagnes ne fut aucunement troublée, et, après quelques heures de nuit, le soleil reparut au-dessus de l’horizon.

Pour son compte, Glenarvan n’avait d’autre crainte que de voir Ayrton revenir seul. Faute d’ouvriers, le chariot ne pouvait se remettre en route. Le voyage était arrêté pendant plusieurs jours peut-être, et Glenarvan impatient de réussir, avide d’atteindre son but, n’admettait aucun retard.

Ayrton, fort heureusement, n’avait perdu ni son temps ni ses démarches. Le lendemain il reparut au lever du jour. Un homme l’accompagnait, qui se disait maréchal ferrant de la station de Black-Point.