Quel triste spectacle! Une dizaine de tentes se dressaient sur le sol nu. Ces «gunyos», faits avec des bandes d’écorce étagées comme des tuiles, ne protégeaient que d’un côté leurs misérables habitants. Ces êtres, dégradés par la misère, étaient repoussants. Il y en avait là une trentaine, hommes, femmes et enfants, vêtus de peaux de kanguroos déchiquetées comme des haillons. Leur premier mouvement, à l’approche du chariot, fut de s’enfuir. Mais quelques mots d’Ayrton prononcés dans un inintelligible patois parurent les rassurer. Ils revinrent alors, moitié confiants, moitié craintifs, comme des animaux auxquels on tend quelque morceau friand.

Ces indigènes, hauts de cinq pieds quatre pouces à cinq pieds sept pouces, avaient un teint fuligineux, non pas noir, mais couleur de vieille suie, les cheveux floconneux, les bras longs, l’abdomen proéminent, le corps velu et couturé par les cicatrices du tatouage ou par les incisions pratiquées dans les cérémonies funèbres. Rien d’horrible comme leur figure monstrueuse, leur bouche énorme, leur nez épaté et écrasé sur les joues, leur mâchoire inférieure proéminente, armée de dents blanches, mais proclives. Jamais créatures humaines n’avaient présenté à ce point le type d’animalité.

«Robert ne se trompait pas, dit le major, ce sont des singes, — pur sang, si l’on veut, —mais ce sont des singes!

—Mac Nabbs, répondit lady Helena, donneriez-vous donc raison à ceux qui les chassent comme des bêtes sauvages? Ces pauvres êtres sont des hommes.

—Des hommes! s’écria Mac Nabbs! Tout au plus des êtres intermédiaires entre l’homme et l’orang-outang! Et encore, si je mesurais leur angle facial, je le trouverais aussi fermé que celui du singe!»

Mac Nabbs avait raison sous ce rapport; l’angle facial de l’indigène australien est très aigu et sensiblement égal à celui de l’orang-outang, soit soixante à soixante-deux degrés. Aussi n’est-ce pas sans raison que M De Rienzi proposa de classer ces malheureux dans une race à part qu’il nommait les «pithécomorphes», c’est-à-dire hommes à formes de singes.

Mais lady Helena avait encore plus raison que Mac Nabbs, en tenant pour des êtres doués d’une âme ces indigènes placés au dernier degré de l’échelle humaine. Entre la brute et l’australien existe l’infranchissable abîme qui sépare les genres. Pascal a justement dit que l’homme n’est brute nulle part.

Il est vrai qu’il ajoute avec non moins de sagesse, «ni ange non plus.»

Or, précisément, lady Helena et Mary Grant donnaient tort à cette dernière partie de la proposition du grand penseur. Ces deux charitables femmes avaient quitté le chariot; elles tendaient une main caressante à ces misérables créatures; elles leur offraient des aliments que ces sauvages avalaient avec une répugnante gloutonnerie. Les indigènes devaient d’autant mieux prendre lady Helena pour une divinité, que, suivant leur religion, les blancs sont d’anciens noirs, blanchis après leur mort.

Mais ce furent les femmes, surtout, qui excitèrent la pitié des voyageuses. Rien n’est comparable à la condition de l’australienne; une nature marâtre lui a même refusé le moindre charme; c’est une esclave, enlevée par la force brutale, qui n’a eu d’autre présent de noce que des coups de «waddie», sorte de bâton rivé à la main de son maître. Depuis ce moment, frappée d’une vieillesse précoce et foudroyante, elle a été accablée de tous les pénibles travaux de la vie errante, portant avec ses enfants enroulés dans un paquet de jonc les instruments de pêche et de chasse, les provisions de «phormium tenax», dont elle fabrique des filets. Elle doit procurer des vivres à sa famille; elle chasse les lézards, les opossums et les serpents jusqu’à la cime des arbres; elle coupe le bois du foyer; elle arrache les écorces de la tente; pauvre bête de somme, elle ignore le repos, et ne mange qu’après son maître les restes dégoûtants dont il ne veut plus.