—Ne peut-on mettre le canot à la mer?

—Par cette houle, et dans cette obscurité, c’est impossible! Et d’ailleurs en quel endroit accoster la terre?

—Eh bien, John, restons ici jusqu’au jour.»

Cependant Will Halley courait comme un fou sur le pont de son brick. Ses matelots, revenus de leur stupeur, défoncèrent un baril d’eau-de-vie et se mirent à boire. John prévit que leur ivresse allait bientôt amener des scènes terribles. On ne pouvait compter sur le capitaine pour les retenir. Le misérable s’arrachait les cheveux et se tordait les bras. Il ne pensait qu’à sa cargaison qui n’était pas assurée.

«Je suis ruiné! Je suis perdu!» s’écriait-il en courant d’un bord à l’autre.

John Mangles ne songeait guère à le consoler. Il fit armer ses compagnons, et tous se tinrent prêts à repousser les matelots qui se gorgeaient de brandy, en proférant d’épouvantables blasphèmes.

«Le premier de ces misérables qui s’approche du roufle, dit tranquillement le major, je le tue comme un chien.»

Les matelots virent sans doute que les passagers étaient déterminés à les tenir en respect, car, après quelques tentatives de pillage, ils disparurent. John Mangles ne s’occupa plus de ces ivrognes, et attendit impatiemment le jour.

Le navire était alors absolument immobile. La mer se calmait peu à peu. Le vent tombait. La coque pouvait donc résister pendant quelques heures encore. Au lever du soleil, John examinerait la terre. Si elle présentait un atterrissement facile, le you-you, maintenant la seule embarcation du bord, servirait au transport de l’équipage et des passagers. Il faudrait trois voyages, au moins, car il n’y avait place que pour quatre personnes. Quant au canot, on a vu qu’il avait été enlevé dans un coup de mer.

Tout en réfléchissant aux dangers de sa situation, John Mangles, appuyé sur le capot, écoutait les bruits du ressac. Il cherchait à percer l’obscurité profonde. Il se demandait à quelle distance se trouvait cette terre enviée et redoutée tout à la fois. Les brisants s’étendent souvent à plusieurs lieues d’une côte. Le frêle canot pourrait-il résister à une traversée un peu longue?