—Quoi! Malgré la guerre avec les indigènes? demanda lady Helena.
—Les anglais, madame, se préoccupent bien d’une guerre! répliqua Paganel. Ils se battent et ils exposent en même temps. Cela ne les trouble pas. Ils construisent même des chemins de fer sous le fusil des néo-zélandais. Dans la province d’Auckland, le railway de Drury et le railway de Mere-Mere coupent les principaux points occupés par les révoltés. Je gagerais que les ouvriers font le coup de feu du haut des locomotives.
—Mais où en est cette interminable guerre? demanda John Mangles.
—Voilà six grands mois que nous avons quitté l’Europe, répondit Paganel, je ne puis donc savoir ce qui s’est passé depuis notre départ, sauf quelques faits, toutefois, que j’ai lus dans les journaux de Maryboroug et de Seymour, pendant notre traversée de l’Australie. Mais, à cette époque, on se battait fort dans l’île d’Ikana-Maoui.
—Et à quelle époque cette guerre a-t-elle commencé? dit Mary
Grant.
—Vous voulez dire «recommencé», ma chère miss, répondit Paganel, car une première insurrection eut lieu en 1845. C’est vers la fin de 1863; mais longtemps avant, les maoris se préparaient à secouer le joug de la domination anglaise. Le parti national des indigènes entretenait une active propagande pour amener l’élection d’un chef maori. Il voulait faire un roi du vieux Potatau, et de son village situé entre les fleuves Waikato et Waipa, la capitale du nouveau royaume. Ce Potatau n’était qu’un vieillard plus astucieux que hardi, mais il avait un premier ministre énergique et intelligent, un descendant de la tribu de ces Ngatihahuas qui habitaient l’isthme d’Auckland avant l’occupation étrangère. Ce ministre, nommé William Thompson devint l’âme de cette guerre d’indépendance. Il organisa habilement des troupes maories. Sous son inspiration, un chef de Taranaki réunit dans une même pensée les tribus éparses; un autre chef du Waikato forma l’association du «land league», une vraie ligue du bien public, destinée à empêcher les indigènes de vendre leurs terres au gouvernement anglais; des banquets eurent lieu, comme dans les pays civilisés qui préludent à une révolution. Les journaux britanniques commencèrent à relever ces symptômes alarmants, et le gouvernement s’inquiéta sérieusement des menées de la «land league.» Bref, les esprits étaient montés, la mine prête à éclater. Il ne manquait plus que l’étincelle, ou plutôt le choc de deux intérêts pour la produire.
—Et ce choc?… Demanda Glenarvan.
—Il eut lieu en 1860, répondit Paganel, dans la province de Taranaki, sur la côte sud-ouest d’Ika-Na-Maoui. Un indigène possédait six cents acres de terre dans le voisinage de New-Plymouth. Il les vendit au gouvernement anglais. Mais quand les arpenteurs se présentèrent pour mesurer le terrain vendu, le chef Kingi protesta, et, au mois de mars, il construisit sur les six cents acres en litige un camp défendu par de hautes palissades. Quelques jours après, le colonel Gold enleva ce camp à la tête de ses troupes, et, ce jour même, fut tiré le premier coup de feu de la guerre nationale.
—Les maoris sont-ils nombreux? demanda John Mangles.
—La population maorie a été bien réduite depuis un siècle, répondit le géographe. En 1769, Cook l’estimait à quatre cent mille habitants. En 1845, le recensement du protectorat indigène l’abaissait à cent neuf mille. Les massacres civilisateurs, les maladies et l’eau de feu l’ont décimée; mais dans les deux îles il reste encore quatre-vingt-dix mille naturels, dont trente mille guerriers qui tiendront longtemps en échec les troupes européennes.