Bref, Tchoung-Héou manoeuvra si habilement, aussi bien dans son commerce avec l'intérieur de l'Empire que dans ses transactions avec les maisons portugaises, françaises, anglaises ou américaines de Shang-Haï de Macao et de Hong-Kong, qu'au moment où Kin-Fo venait au monde, sa fortune dépassait déjà quatre cent mille dollars.
Or, pendant les années qui suivirent, cette épargne allait être doublée, grâce à la création d'un trafic nouveau, qu'on pourrait appeler le «commerce des coolies du Nouveau Monde».
On sait, en effet, que la population de la Chine est surabondante et hors de proportion avec l'étendue de ce vaste territoire, diversement mais poétiquement nommé Céleste Empire, Empire du Milieu, Empire ou Terre des Fleurs.
On ne l'évalue pas à moins de trois cent soixante millions d'habitants. C'est presque un tiers de la population de toute la terre. Or, si peu que mange le Chinois pauvre, il mange, et la Chine, même avec ses nombreuses rizières, ses immenses cultures de millet et de blé, ne suffit pas à le nourrir. De là un trop-plein qui ne demande qu'à s'échapper par ces trouées que les canons anglais et français ont faites aux murailles matérielles et morales du Céleste Empire.
C'est vers l'Amérique du Nord et principalement sur l'État de Californie, que s'est déversé ce trop-plein. Mais cela s'est fait avec une telle violence, que le Congrès a dû prendre des mesures restrictives contre cette invasion, assez impoliment nommée «la peste jaune». Ainsi qu'on l'a fait observer, cinquante millions d'émigrants chinois aux États-Unis n'auraient pas sensiblement amoindri la Chine, et c'eût été l'absorption de la race anglo- saxonne au profit de la race mongole.
Quoi qu'il en soit, l'exode se fit sur une vaste échelle. Ces coolies, vivant d'une poignée de riz, d'une tasse de thé et d'une pipe de tabac, aptes à tous les métiers, réussirent rapidement au lac Salé, en Virginie, dans l'Oregon et surtout dans l'État de Californie, où ils abaissèrent considérablement le prix de la main-d'oeuvre.
Des compagnies se formèrent donc pour le transport de ces émigrants si peu coûteux. On en compta cinq, qui opéraient le racolage dans cinq provinces du Céleste Empire, et une sixième, fixée à San Francisco. Les premières expédiaient, la dernière recevait la marchandise. Une agence annexe, celle de Ting-Tong, la réexpédiait.
Ceci demande une explication.
Les Chinois veulent bien s'expatrier et aller chercher fortune chez les «Mélicains», nom qu'ils donnent aux populations des États-Unis, mais à une condition, c'est que leurs cadavres seront fidèlement ramenés à la terre natale pour y être enterrés. C'est une des conditions principales du contrat, une clause sine qua non, qui oblige les compagnies envers l'émigrant, et rien ne saurait la faire éluder.
Aussi, la Ting-Tong, autrement dit l'Agence des Morts, disposant de fonds particuliers, est-elle chargée de fréter les «navires à cadavres», qui repartent à pleines charges de San Francisco pour Shang-Haï, Hong-Kong ou Tien-Tsin. Nouveau commerce. Nouvelle source de bénéfices.