Quant aux Chinois, ils sont relégués en dehors, à la partie inférieure du bahut, dans la ville annexe.

On pénètre à l'intérieur de cette ville interdite, ceinte de murs en briques rouges couronnés d'un chapiteau de tuiles vernissées de jaune d'or, par une porte au midi, la porte de la «Grande Pureté», qui ne s'ouvre que devant l'empereur et les impératrices. Là s'élèvent le temple des Ancêtres de la dynastie tartare, abrité sous un double toit de tuiles multicolores; les temples Che et Tsi, consacrés aux esprits terrestres et célestes; le palais de la «Souveraine Concorde», réservé aux solennités d'apparat et aux banquets officiels; le palais de la «Concorde moyenne», où se voient les tableaux des aïeux du Fils du Ciel; le palais de la «Concorde Protectrice», dont la salle centrale est occupée, par le trône impérial; le pavillon du Nei-Ko, où se tient le grand conseil de l'Empire, que préside le prince Kong, ministre des Affaires étrangères, oncle paternel du dernier souverain; le pavillon des «Fleurs littéraires», où l'empereur va une fois par an interpréter les livres sacrés; le pavillon de Tchouane-Sine- Tiène, dans lequel se font les sacrifices en l'honneur de Confucius; la Bibliothèque impériale; le bureau des Historiographes; le Vou-Igne-Tiène, où l'on conserve les planches de cuivre et de bois destinées à l'impression des livres; les ateliers dans lesquels se confectionnent les vêtements de la cour; le palais de la «Pureté Céleste», lieu de délibération des affaires de famille; le palais de l'«Élément Terrestre supérieur», où fut installée la jeune impératrice; le palais de la «Méditation», dans lequel se retire le souverain, lorsqu'il est malade; les trois palais où sont élevés les enfants de l'empereur; le temple des parents morts; les quatre palais qui avaient été réservés à la veuve et aux femmes de Hien-Fong, décédé en 1861; le Tchou-Siéou-Kong, résidence des épouses impériales; le palais de la «Bonté Préférée», destiné aux réceptions officielles des dames de la cour; le palais de la «Tranquillité Générale», singulière appellation pour une école d'enfants d'officiers supérieurs; les palais de la «Purification et du jeûne»; le palais de la «Pureté de jade», habité par les princes du sang; le temple du «Dieu protecteur de la ville»; un temple d'architecture tibétaine; le magasin de la couronne; l'intendance de la Cour; le Lao-Kong- Tchou, demeure des eunuques, dont il n'y a pas moins de cinq mille dans la ville Rouge; et enfin d'autres palais, qui portent à quarante-huit le nombre de ceux que renferme l'enceinte impériale, sans compter le Tzen-Kouang-Ko, le pavillon de la «Lumière Empourprée», situé sur le bord du lac de la Cité jaune, où, le 19 juin 1873, furent admis en présence de l'empereur les cinq ministres des États-Unis, de Russie, de Hollande, d'Angleterre et de Prusse.

Quel forum antique a jamais présenté une telle agglomération d'édifices, si variés de formes, si riches d'objets précieux? Quelle cité même, quelle capitale des États européens pourrait offrir une telle nomenclature?

Et, à cette énumération, il faut encore joindre le Ouane-Chéou- Chane, le palais d'Été, situé à deux lieues de Péking. Détruit en 1860, à peine retrouve-t-on, au milieu des ruines, ses jardins d'une «Clarté parfaite et d'une Clarté tranquille», sa colline de la «Source de Jade», sa montagne des «Dix mille Longévités!»

Autour de la ville jaune, c'est la ville Tartare. Là sont installées les légations française, anglaise et russe, l'hôpital des Missions de Londres, les missions catholiques de l'Est et du Nord, les anciennes écuries des éléphants, qui n'en contiennent plus qu'un, borgne et centenaire. Là, se dressent la tour de la Cloche, à toit rouge encadré de tuiles vertes, le temple de Confucius, le couvent des Mille-Lamas, le temple de Fa-qua, l'ancien Observatoire, avec sa grosse tour carrée, le yamen des jésuites, le yamen des Lettrés, où se font les examens littéraires. Là s'élèvent les arcs de triomphe de l'Ouest et de l'Est. Là coulent la mer du Nord et la mer des Roseaux, tapissées de nelumbos, de nymphoeas bleus, et qui viennent du palais d'Été alimenter le canal de la ville jaune. Là se voient des palais où résident des princes du sang, les ministres des Finances, des Rites, de la Guerre, des Travaux publics, des Relations extérieures; là, la Cour des Comptes, le Tribunal Astronomique, l'Académie de Médecine. Tout apparaît pêle-mêle, au milieu des rues étroites, poussiéreuses l'été, liquides l'hiver, bordées pour la plupart de maisons misérables et basses, entre lesquelles s'élève quelque hôtel de grand dignitaire, ombragé de beaux arbres. Puis, à travers les avenues encombrées, ce sont des chiens errants, des chameaux mongols chargés de charbon de terre, des palanquins à quatre porteurs ou à huit, suivant le rang du fonctionnaire, des chaises, des voitures à mulets, des chariots, des pauvres, qui, suivant M. Choutzé, forment une truanderie indépendante de soixante-dix mille gueux; et, dans ces rues envasées d'une «boue puante et noire, dit M. P. Arène, rues coupées de flaques d'eau, où l'on s'enfonce jusqu'à mi-jambe, il n'est pas rare que quelque mendiant aveugle se noie».

Par bien des côtés, la ville chinoise de Péking, dont le nom est Vaï-Tcheng, ressemble à la ville tartare, mais elle s'en distingue, cependant, en quelques-uns.

Deux temples célèbres occupent la partie méridionale, le temple du Ciel et celui de l'Agriculture, auxquels il faut ajouter les temples de la déesse Koanine, du génie de la Terre, de la Purification, du Dragon Noir, des Esprits du Ciel et de la Terre, les étangs aux Poissons d'Or, le monastère de Fayouan-sse, les marchés, les théâtres, etc.

Ce parallélogramme rectangle est divisé, du nord au sud, par une importante artère, nommée Grande-Avenue, qui va de la porte de Houng-Ting au sud à la porte de Tien au nord. Transversalement, il est desservi par une autre artère plus longue, qui coupe la première à angle droit, et va de la porte de Cha-Coua, à l'est, à la porte de Couan-Tsu, à l'ouest. Elle a nom avenue de Cha-Coua, et c'était à cent pas de son point d'intersection avec la Grande- Avenue que demeurait la future Mme Kin-Fo.

On se rappelle que, quelques jours après avoir reçu cette lettre qui lui annonçait sa ruine, la jeune veuve en avait reçu une seconde annulant la première, et lui disant que la septième lune ne s'achèverait pas sans que «son petit frère cadet» fût de retour près d'elle.

Si Lé-ou, depuis cette date, 17 mai, compta les jours et les heures, il est inutile d'y insister. Mais Kin-Fo n'avait plus donné de ses nouvelles, pendant ce voyage insensé, dont il ne voulait, sous aucun prétexte, indiquer le fantaisiste itinéraire. Lé-ou avait écrit à Shang-Haï. Ses lettres étaient restées sans réponse. On conçoit donc quelle devait être son inquiétude, lorsqu'à cette date du 19 juin, aucune lettre ne lui était encore arrivée.