C'est un ovale, couché du nord au sud, enceint de hautes murailles, percé de cinq portes s'ouvrant sur ses faubourgs. Réseau inextricable de ruelles dallées, que les balayeuses mécaniques s'useraient à nettoyer; boutiques sombres sans devantures ni étalages, où fonctionnent des boutiquiers nus jusqu'à la ceinture; pas une voiture, pas un palanquin, à peine des cavaliers; quelques temples indigènes ou chapelles étrangères; pour toutes promenades, un «jardin-thé» et un champ de parade assez marécageux, établi sur un sol de remblai, comblant d'anciennes rizières et sujet aux émanations paludéennes; à travers ces rues, au fond de ces maisons étroites, une population de deux cent mille habitants, telle est cette cité d'une habitabilité peu enviable, mais qui n'en a pas moins une grande importance commerciale.

Là, en effet, après le traité de Nan-King, les étrangers eurent pour la première fois le droit de fonder des comptoirs. Ce fut la grande porte ouverte, en Chine, au trafic européen. Aussi, en dehors de Shang-Haï et de ses faubourgs, le gouvernement a-t-il concédé, moyennant une rente annuelle, trois portions de territoire aux Français, aux Anglais et aux Américains, qui sont au nombre de deux mille environ.

De la concession française, il y a peu à dire. C'est la moins importante. Elle confine presque à l'enceinte nord de la ville, et s'étend jusqu'au ruisseau de Yang-King-Pang, qui la sépare du territoire anglais. Là s'élèvent les églises des lazaristes et des jésuites, qui possèdent aussi, à quatre milles de Shang-Haï, le collège de Tsikavé, où ils forment des bacheliers chinois. Mais cette petite colonie française n'égale pas ses voisines à beaucoup près. Des dix maisons de commerce, fondées en 1861, il n'en reste plus que trois, et le Comptoir d'escompte a même préféré s'établir sur la concession anglaise.

Le territoire américain occupe la partie en retour sur le Wousung. Il est séparé du territoire anglais par le Sou-Tchéou-Creek, que traverse un pont de bois. Là se voient l'hôtel Astor, l'église des Missions; là se creusent les docks installés pour la réparation des navires européens.

Mais, des trois concessions, la plus florissante est, sans contredit, la concession anglaise. Habitations somptueuses sur les quais, maisons à vérandas et à jardins, palais des princes du commerce, l'Oriental Bank, le «hong» de la célèbre maison Dent avec sa raison sociale du Lao-Tchi-Tchang, les comptoirs des Jardyne, des Russel et autres grands négociants, le club Anglais, le théâtre, le jeu de paume, le parc, le champ de courses, la bibliothèque, tel est l'ensemble de cette riche création des Anglo-Saxons, qui a justement mérité le nom de «colonie modèle».

C'est pourquoi, sur ce territoire privilégié, sous le patronage d'une administration libérale, ne s'étonnera-t-on pas de trouver, ainsi que le dit M. Léon Rousset, «une ville chinoise d'un caractère tout particulier et qui n'a d'analogue nulle part ailleurs».

Ainsi donc, en ce petit coin de terre, l'étranger, arrivé par la route pittoresque du fleuve Bleu, voyait quatre pavillons se développer au souffle de la même brise, les trois couleurs françaises et le «yacht» du Royaume-Uni, les étoiles américaines et la croix de Saint-André, jaune sur fond vert, de l'Empire des Fleurs.

Quant aux environs de Shang-Haï, pays plat, sans un arbre, coupé d'étroites routes empierrées et de sentiers tracés à angles droits, troué de citernes et d' «arroyos» distribuant l'eau à d'immenses rizières, sillonné de canaux portant des jonques qui dérivent au milieu des champs, comme les gribanes à travers les campagnes de la Hollande, c'était une sorte de vaste tableau, très vert de ton, auquel eût manqué son cadre.

Le Perma, à son arrivée, avait accosté le quai du port indigène, devant le faubourg Est de Shang-Haï. C'est là que Wang et Kin-Fo débarquèrent dans l'après-midi.

Le va-et-vient des gens affairés était énorme sur la rive, indescriptible sur la rivière. Les jonques par centaines, les bateaux-fleurs, les sampans, sortes de gondoles conduites à la godille, les gigs et autres embarcations de toutes grandeurs, formaient comme une ville flottante, où vivait une population maritime qu'on ne peut évaluer à moins de quarante mille âmes, — population maintenue dans une situation inférieure et dont la partie aisée ne peut s'élever jusqu'à la classe des lettrés ou des mandarins.