Mais ces préparatifs avaient exigé quelque temps. Le départ ne put s'effectuer qu'à une heure de l'après-midi.

Malgré ce retard, le guide se faisait fort d'arriver, avant minuit, au pied de la Grande-Muraille. Là, il organiserait un campement, et le lendemain, si Kin-Fo persévérait dans son imprudente résolution, on passerait la frontière.

Le pays, aux environs de Fou-Ning, était accidenté. Des nuages de sable jaune se déroulaient en épaisses volutes au-dessus des routes, qui s'allongeaient entre les champs cultivés. On sentait encore là le productif territoire du Céleste Empire.

Les chameaux marchaient d'un pas mesuré, peu rapide, mais constant. Le guide précédait Kin-Fo, Soun, Craig et Fry, juchés entre les deux bosses de leur monture. Soun approuvait fort cette façon de voyager, et, dans ces conditions, il serait allé au bout du monde.

Si la route n'était pas fatigante, la chaleur était grande. A travers les couches atmosphériques très échauffées par la réverbération du sol, se produisaient les plus curieux effets de mirage. De vastes plaines liquides, grandes comme une mer, apparaissaient à l'horizon et s'évanouissaient bientôt, à l'extrême satisfaction de Soun, qui se croyait encore menacé de quelque navigation nouvelle.

Bien que cette province fût située aux limites extrêmes de la Chine, il ne faudrait pas croire qu'elle fût déserte. Le Céleste Empire, quelque vaste qu'il soit, est encore trop petit pour la population qui se presse à sa surface. Aussi, les habitants sont- ils nombreux, même sur la lisière du désert asiatique.

Des hommes travaillaient aux champs. Des femmes tartares, reconnaissables aux couleurs roses et, bleues de leurs vêtements, vaquaient aux travaux de la campagne.

Des troupeaux de moutons jaunes à longue queue — une queue que Soun ne regardait pas sans envie! — paissaient çà et là sous le regard de l'aigle noir. Malheur à l'infortuné ruminant qui s'écartait! Ce sont, en effet, de redoutables carnassiers, ces accipitres, qui font une terrible guerre aux moutons, aux mouflons, aux jeunes antilopes, et servent même de chiens de chasse aux Kirghis des steppes de l'Asie centrale.

Puis, des nuées de gibier à plume s'envolaient de toutes parts. Un fusil ne fût pas resté inactif sur cette portion du territoire; mais le vrai chasseur n'eût pas regardé d'un bon oeil, les filets, collets et autres engins de destruction, tout au plus dignes d'un braconnier, qui couvraient le sol entre les sillons de blé, de millet et de maïs.

Cependant, Kin-Fo et ses compagnons allaient au milieu des tourbillons de cette poussière mongole Ils ne s'arrêtaient, ni aux ombrages de la route, ni aux fermes isolées de la province, ni aux villages, que signalaient de loin en loin les Ours funéraires, élevées à la mémoire de quelques héros de la légende bouddhique. Ils marchaient en file se laissant conduire par leurs chameaux, qui ont cette habitude d'aller les uns derrière les autres et dont une sonnette rouge, pendue à leur cou, régularisait le pas cadencé.