Cette campagne, richement cultivée, dont l'aspect ne pouvait étonner un indigène, aurait cependant attiré l'attention et peut- être provoqué la répulsion d'un étranger.

Partout, en effet, des cercueils s'y montraient par centaines. Sans parler des monticules dont le tertre recouvrait les morts définitivement enterrés, on ne voyait que des piles de boîtes oblongues, des pyramides de bières, étagées comme les madriers d'un chantier de construction. La plaine chinoise, aux abords des villes, n'est qu'un vaste cimetière. Les morts encombrent le territoire, aussi bien que les vivants. On prétend qu'il est interdit d'enterrer ces cercueils, tant qu'une même dynastie occupe le trône du Fils du Ciel, et ces dynasties durent des siècles! Que l'interdiction soit vraie ou non, il est certain que les cadavres, couchés dans leurs bières, celles-ci peintes de vives couleurs, celles-là sombres et modestes, les unes neuves et pimpantes, les autres tombant déjà en poussière, attendent pendant des années le jour de la sépulture.

Kin-Fo n'en était plus à s'étonner de cet état de choses. Il allait, d'ailleurs, en homme qui ne regarde pas autour de lui. Deux étrangers, vêtus à l'européenne, qui l'avaient suivi depuis sa sortie du yamen, n'attirèrent même pas son attention. Il ne les vit pas, bien que ceux-ci semblassent ne point vouloir le perdre de vue. Ils se tenaient à quelque distance, suivant Kin-Fo quand celui-ci marchait, s'arrêtant dès qu'il suspendait sa marche. Parfois, ils échangeaient entre eux certains regards, deux ou trois paroles, et, bien certainement, ils étaient là pour l'épier.

De taille moyenne, n'ayant pas dépassé trente ans, lestes, bien découplés, on eût dit deux chiens d'arrêt à l'oeil vif, aux jambes rapides.

Kin-Fo, après avoir fait une lieue environ dans la campagne, revint sur ses pas, afin de regagner les rives du Houang-Pou.

Les deux limiers rebroussèrent aussitôt chemin.

Kin-Fo, en revenant, rencontra deux ou trois mendiants du plus misérable aspect, et leur fit l'aumône.

Plus loin, quelques Chinoises chrétiennes — de celles qui ont été formées à ce métier de dévouement par les soeurs de charité françaises — croisèrent la route. Elles allaient, une hotte sur le dos, et dans ces hottes rapportaient à la maison des crèches, de pauvres êtres abandonnés. On les a justement nommées «les chiffonnières d'enfants»! Et ces petits malheureux sont-ils autre chose que des chiffons jetés au coin des bornes!

Kin-Fo vida sa bourse dans la main de ces charitables soeurs.

Les deux étrangers parurent assez surpris de cet acte de la part d'un Célestial.