— Ainsi, demanda Wang, après avoir bien regardé son élève, ce n'est plus le riche Kin-Fo qui me parle?

— C'est le pauvre Kin-Fo, que la pauvreté n'effraie aucunement d'ailleurs.

— Bien répondu, mon fils, dit le philosophe en se levant. Je n'aurai donc pas perdu mon temps et mes peines à t'enseigner la sagesse! jusqu'ici, tu n'avais que végété sans goût, sans passions, sans luttes! Tu vas vivre maintenant! L'avenir est changé! Qu'importe! a dit Confucius, et le Talmud après lui, il arrive toujours moins de malheurs qu'on ne craint! Nous allons donc enfin gagner notre riz de chaque jour. Le Nun-Schum nous l'apprend: «Dans la vie, il y a des hauts et des bas! La roue de la Fortune tourne sans cesse, et le vent du printemps est variable! Riche ou pauvre, sache accomplir ton devoir! Partons- nous?»

Et véritablement, Wang, en philosophe pratique, était prêt à quitter la somptueuse habitation.

Kin-Fo l'arrêta.

«J'ai dit, reprit-il, que la pauvreté ne m'effrayait pas, mais j'ajoute que c'est parce que je suis décidé à ne point la supporter.

— Ah! fit Wang, tu veux donc!…

— Mourir.

— Mourir! répondit tranquillement le philosophe. L'homme qui est décidé à en finir avec la vie n'en dit rien à personne.

— Ce serait déjà fait, reprit Kin-Fo, avec un calme qui ne le cédait pas à celui du philosophe, si je n'avais voulu que ma mort me causât au moins une première et dernière émotion. Or, au moment d'avaler un de ces grains d'opium que tu sais, mon coeur battait si peu, que j'ai jeté le poison, et je suis venu te trouver!