Kin-Fo allait répondre: «Ce philosophe est un ancien Taï-ping. Pendant la moitié de sa vie, il a commis plus de meurtres qu'il n'en faudrait pour ruiner la Centenaire, si tous ceux qu'il a frappés avaient été ses clients! Depuis dix-huit ans, il a su mettre un frein à ses instincts farouches; mais, aujourd'hui que l'occasion lui est offerte, qu'il me croit ruiné, décidé à mourir, qu'il sait, d'autre part, devoir gagner à ma mort une petite fortune, il n'hésitera pas…» Mais Kin-Fo ne dit rien de tout cela. C'eût été compromettre Wang, que William J. Bidulph n'aurait peut-être pas hésité à dénoncer au gouverneur de la province comme un ancien Taï-ping. Cela sauvait Kin-Fo, sans doute, mais c'était perdre le philosophe.
«Eh bien, dit alors l'agent de la compagnie d'assurances, il y a une chose très simple à faire!
— Laquelle?
— Il faut prévenir le sieur Wang que tout est rompu et lui reprendre cette lettre compromettante qui…
— C'est plus aisé à dire qu'à faire, répliqua Kin-Fo. Wang a disparu depuis hier, et nul ne sait où il est allé.
— Hump!» fit l'agent principal, dont cette interjection dénotait l'état perplexe.
Il regardait attentivement son client.
«Et maintenant, cher monsieur, vous n'avez -plus aucune envie de mourir? lui demanda-t-il.
— Ma foi, non, répondit Kin-Fo. Le coup de la Centrale Banque
Californienne a presque doublé ma fortune, et je vais tout
bonnement me marier! Mais je ne le ferai qu'après avoir retrouvé
Wang, ou lorsque le délai convenu sera bel et bien expiré.
— Et il expire?…