— Eh bien?…

— C'est toi qui n'as pas tout ce qu'il faut pour l'être! S'ennuyer seul dans la vie, c'est mauvais! S'ennuyer à deux, c'est pire!

— Je ne serai donc jamais heureux?…

— Non, tant que tu n'auras pas connu le malheur!

— Le malheur ne peut m'atteindre!

— Tant pis, car alors tu es incurable!

— Ah! ces philosophes! s'écria le plus jeune des convives. Il ne faut pas les écouter. Ce sont des machines à théories! Ils en fabriquent de toute sorte! Pure camelote, qui ne vaut rien à l'user! Marie-toi, marie-toi, ami! J'en ferais autant, si je n'avais fait voeu de ne jamais rien faire! Marie-toi, et, comme disent nos poètes, puissent les deux phénix t'apparaître toujours tendrement unis! Mes amis, je bois au bonheur de notre hôte!

— Et moi, répondit le philosophe, je bois à la prochaine intervention de quelque divinité protectrice, qui, pour le rendre heureux, le fasse passer par l'épreuve du malheur!»

Sur ce toast assez bizarre, les convives se levèrent, rapprochèrent leurs poings comme eussent fait des boxeurs au moment de la lutte; puis, après les avoir successivement baissés et remontés en inclinant la tête, ils prirent congé les uns des autres.

A la description du salon dans lequel ce repas a été donné, au menu exotique qui le composait, à l'habillement des convives, à leur manière de s'exprimer, peut-être aussi à la singularité de leurs théories, le lecteur a deviné qu'il s'agissait de Chinois, non de ces «Célestials» qui semblent avoir été décollés d'un paravent ou être en rupture de potiche, mais de ces modernes habitants du Céleste Empire, déjà «européennisés» par leurs études, leurs voyages, leurs fréquentes communications avec les civilisés de l'Occident.