— Nan, acheva de dire Fry.
— Ki-Nan», répéta Soun.
On le comprend, Kin-Fo, qui fuyait les inconvénients de la célébrité à Shang-Haï, n'avait pas envie de les retrouver sur sa route. D'ailleurs, il n'avait rien dit à Fry-Craig de la présence possible du philosophe à Nan-King. Ces méticuleux agents auraient déployé un luxe de précautions que justifiait la valeur pécuniaire de leur client, mais dont celui-ci eût été fort ennuyé. En effet, ils eussent voyagé à travers un pays suspect avec un million dans leur poche, qu'ils ne se seraient pas montrés plus prudents. Après tout, n'était-ce pas un million que la Centenaire avait confié à leur garde?
La journée entière se passa à visiter les quartiers, les places, les rues de Nan-King. De la porte de l'Ouest à la porte de l'Est, du nord au midi, la cité, si déchue de son ancienne splendeur, fut rapidement parcourue. Kin-Fo allait d'un bon pas, parlant peu, regardant beaucoup.
Aucun visage suspect ne se montra, ni sur les canaux, que fréquentait le gros de la population, ni dans ces rues dallées, perdues entre les décombres, et déjà envahies par les plantes sauvages. Nul étranger ne fut vu, errant sous les portiques de marbre à demi détruits, les pans de murailles calcinées, qui marquent l'emplacement du Palais Impérial, théâtre de cette lutte suprême, où Wang, sans doute, avait résisté jusqu'à la dernière heure. Personne ne chercha à se dérober aux yeux des visiteurs, ni autour du yamen des missionnaires catholiques, que les Nankinois voulurent massacrer en 1870, ni aux environs de la fabrique d'armes, nouvellement construite avec les indestructibles briques de la célèbre tour de porcelaine, dont les Taï-ping avaient jonché le sol.
Kin-Fo, sur qui la fatigue ne semblait pas avoir prise, allait toujours. Entraînant ses deux acolytes, qui ne faiblissaient pas, distançant l'infortuné Soun, peu accoutumé à ce genre d'exercice, il sortit par la porte de l'Est et s'aventura dans la campagne déserte.
Une interminable avenue, bordée d'énormes animaux de granit, s'ouvrait là, à quelque distance du mur d'enceinte.
Kin-Fo suivit cette avenue d'un pas plus rapide encore.
Un petit temple en fermait l'extrémité. Derrière, s'élevait un «tumulus», haut comme une colline. Sous ce tertre reposait Rong- Ou, le bonze devenu empereur, l'un de ces hardis patriotes qui, cinq siècles auparavant, avaient lutté contre la domination étrangère. Le philosophe ne serait-il pas venu se retremper dans ces glorieux souvenirs, sur le tombeau même où reposait le fondateur de la dynastie des Ming?
Le tumulus était désert, le temple abandonné. Pas d'autres gardiens que ces colosses à peine ébauchés dans le marbre, ces fantastiques animaux qui peuplaient seuls la longue avenue.