Du haut de ces coteaux, le commandant avait aperçu une nouvelle baie, la baie de l'Amirauté, qui communiquait par un chenal avec celle où l'Astrolabe était mouillée. Il voulut l'explorer, car, de haut, elle lui avait semblé encore plus sûre que la baie Tasman. Mais à plusieurs reprises, les courants le mirent à deux doigts de sa perte. Si l'Uranie avait été jetée sur cette côte rocheuse et accore, l'équipage aurait péri tout entier, il ne serait par resté trace du naufrage. Enfin, après plusieurs tentatives infructueuses, d'Urville parvint à franchir cette passe en ne perdant que quelques fragments de la contre-quille du navire.
«Pour consacrer, dit la relation, le souvenir du passage de l'Astrolabe, je laissai à ce dangereux détroit le nom de passe des Français; mais, à moins d'un cas urgent, je ne conseillerais à personne de le tenter.... Nous contemplâmes alors tout à notre aise le beau bassin où nous nous trouvions. Il mérite certainement tous les éloges que Cook en a faits, et je recommanderais surtout un joli petit havre, à quelques milles au sud de l'endroit où mouilla ce capitaine... Notre navigation par la passe des Français venait d'établir positivement l'existence comme île de toute la partie de terre qui se termine au cap Stephens de Cook. Elle se trouve divisée de Tavaï-Pounamou par le bassin des Courants. La comparaison de notre carte avec celle que dressa Cook pour le détroit montrera combien ses travaux laissaient à désirer....»
L'Astrolabe donna bientôt dans le détroit de Cook, passa devant la baie de la Reine-Charlotte, et doubla le cap Palliser, formé de montagnes entassées. Avec une profonde surprise, d'Urville reconnut que bien des inexactitudes s'étaient glissées dans les travaux du grand navigateur anglais, et, dans la partie hydrographique de son voyage, il discute certains points pour lesquels il a trouvé des erreurs de quinze à vingt minutes.
L'intention du commandant était alors de reconnaître la côte orientale d'Ika-Na-Mawi, l'île nord, sur laquelle on trouve des cochons et pas de «pounamou», ce jade vert dont les Zélandais font leurs instruments les plus précieux, tandis que sur l'île méridionale on en trouve et pas de cochons.
Deux naturels, qui avaient absolument voulu rester à bord, étaient devenus tristes et mélancoliques en voyant s'effacer à l'horizon les côtes du district qu'ils habitaient. Ils regrettaient maintenant, mais trop tard, l'audace qui les avait portés à voyager. Le mot d'audace «n'est vraiment pas trop fort», car, à plusieurs reprises, ils demandèrent aux Français s'ils n'allaient pas les manger, et les bons traitements ne les rassurèrent qu'au bout de quelques jours.
D'Urville continua à remonter la côte. Les caps Turn-again et Kidnappers de Cook, furent doublés et l'on reconnut l'île Stérile avec son ipah.
Dans la baie de Tolaga de Cook, des naturels apportèrent à la corvette des cochons et des pommes de terre, qu'ils échangèrent contre des objets de peu de valeur. D'autres pirogues s'étant présentées, les Néo-Zélandais, qui étaient sur le bâtiment, harcelaient le commandant pour le déterminer à faire feu dessus et à tuer leurs compatriotes. Mais lorsque ceux-ci montaient à bord, les premiers arrivés allaient au-devant d'eux et les accueillaient avec les plus vives démonstrations d'amitié. Cette conduite singulière se comprend par la défiance et la jalousie qu'ils se portent mutuellement. «Ils voudraient tous profiter exclusivement des avantages qu'ils attendent des visites des étrangers, et sont désespérés de voir leurs voisins y participer.» Cette explication était si exacte qu'elle reçut bientôt confirmation.
Sur l'Astrolabe se trouvait un certain nombre de Zélandais, mais surtout un certain Shaki, que sa haute taille, son tatouage complet, son maintien altier, et l'air de soumission avec lequel lui parlaient ses compatriotes, avaient fait reconnaître pour un chef. En voyant s'approcher de la corvette une pirogue montée par sept ou huit hommes seulement, Shaki et les autres vinrent supplier avec instance d'Urville de tuer ces nouveaux arrivants; ils allèrent même jusqu'à demander des fusils pour tirer eux-mêmes. Cependant, les nouveaux venus ne furent pas plus tôt montés à bord, que tous ceux qui s'y trouvaient déjà les accablèrent de marques de respect, et Shaki, bien qu'il se fût montré l'un des plus acharnés, changea de ton et alla leur offrir quelques haches qu'il venait d'acquérir.
Ces chefs, à l'attitude guerrière et farouche, au visage complètement tatoué, n'étaient à bord que depuis quelques instants, et d'Urville s'apprêtait à les interroger au moyen du vocabulaire publié par les missionnaires, lorsqu'ils le quittèrent brusquement, sautèrent dans leurs pirogues et gagnèrent le large.