«Il était près de neuf heures, lorsque, à notre grande joie, nous prîmes terre sur la partie ouest de l'îlot le plus occidental et le plus élevé. Le canot de l'Astrolabe était arrivé avant nous; déjà les hommes qui le montaient étaient grimpés sur les flancs escarpés de ce rocher. Ils précipitaient en bas les pingouins, fort étonnés de se voir dépossédés si brutalement de l'île dont ils étaient les seuls habitants..... J'envoyai aussitôt un de nos matelots déployer un drapeau tricolore sur ces terres, qu'aucune créature humaine n'avait ni vues ni foulées avant nous. Suivant l'ancienne coutume, que les Anglais ont conservée précieusement, nous en prîmes possession au nom de la France, ainsi que de la côte voisine, que la glace nous empêchait d'aborder..... Le règne animal n'y était représenté que par les pingouins. Malgré toutes nos recherches, nous n'y trouvâmes pas une seule coquille. La roche était entièrement nue et n'offrait pas même la moindre trace de lichens. Il fallut nous rabattre sur le règne minéral. Chacun de nous prit le marteau et se mit à tailler dans la roche. Mais celle-ci, d'une nature granitique, était tellement dure, que nous ne pûmes en détacher que de très faibles morceaux. Heureusement, en parcourant le sommet de l'île, les matelots découvrirent de larges fragments de rocher détachés par les gelées, et ils les embarquèrent dans les canots. En les examinant de près, je reconnus une ressemblance parfaite entre ces roches et de petits fragments de gneiss que nous avions trouvés dans l'estomac d'un pingouin, tué la veille. Le petit îlot sur lequel nous prîmes terre fait partie d'un groupe de huit ou dix petites îles, arrondies au sommet et présentant toutes à peu près les mêmes formes. Ces îles sont séparées de la côte la plus proche par un espace de 500 ou 600 mètres. Nous apercevions encore sur le rivage plusieurs sommets entièrement découverts et un cap dont la base était aussi dépouillée de neige..... Tous ces îlots, très rapprochés les uns des autres, semblaient former une chaîne continue, parallèle à la côte et qui s'étendait de l'est à l'ouest.»

Le 22 et le 23, fut continuée la reconnaissance de ce littoral; mais, ce jour-là, une banquise, soudée à la côte, vint forcer les bâtiments à retourner vers le nord; en même temps, une rafale de neige, aussi subite que terrible, assaillit les bâtiments et les mit en perdition. La Zélée subit de fortes avaries dans sa voilure; mais, le lendemain, elle se retrouvait auprès de sa conserve.

Pendant ce temps, la terre n'avait pour ainsi dire pas été perdue de vue. Toutefois, le 29, devant la persistance singulière des vents d'est, d'Urville dut abandonner la reconnaissance de la Terre Adélie. C'est ce jour-là que fut aperçu l'un des bâtiments du lieutenant Wilkes. D'Urville se plaint des intentions malveillantes que ce dernier lui prête dans son rapport, et assure que sa manœuvre, qui avait pour but de communiquer, fut mal interprétée par les Américains.

«Nous ne sommes plus, dit-il, au temps où les navigateurs, poussés par l'intérêt du commerce, se croyaient obligés de cacher soigneusement leur route et leurs découvertes, pour éviter la concurrence des nations rivales. J'eusse été heureux, au contraire, d'indiquer à nos émules le résultat de nos recherches, dans l'espérance que cette communication aurait pu leur être utile et élargir le cercle de nos connaissances géographiques.»

Le 30 janvier, on aperçut une muraille de glaces énormes, au sujet de laquelle les avis furent partagés. Les uns y voyaient une masse de glace compacte et indépendante de toute terre; les autres,—et c'était l'avis de d'Urville,—pensaient que ces hautes montagnes avaient une base solide, soit de terre, soit de rochers, soit même de hauts fonds épars autour d'une grande terre. On lui donna le nom de côte Clarie, par 128° de longitude.

Les officiers, dans ces parages, avaient recueilli des documents suffisants pour déterminer la position du pôle magnétique austral; mais leurs résultats ne devaient pas concorder avec les travaux de Duperrey, de Wilkes et de James Ross.

Le 17 février, les deux corvettes jetaient encore une fois l'ancre devant Hobart-Town.

Dès le 25, elles reprenaient la mer, se portaient vers la Nouvelle-Zélande, où elles complétaient les travaux hydrographiques de l'Uranie, puis gagnaient la Nouvelle-Guinée, dont elles constataient que la Louisiade n'était séparée par aucun détroit, exploraient avec le plus grand soin, au milieu des courants et des récifs de corail, et au prix d'avaries assez graves, le détroit de Torrès, arrivaient le 20 à Timor, et rentraient à Toulon, le 6 novembre, après avoir relâché à Bourbon et à Sainte-Hélène.

A l'annonce de l'expédition de découvertes organisée sur un si grand pied par le gouvernement des États-Unis, l'Angleterre s'était émue, et, sous la pression des sociétés savantes, avait décidé l'envoi d'une expédition dans les régions où, depuis Cook, les capitaines Weddell et Biscoë s'étaient seuls aventurés.

Le capitaine James Clarke Ross, qui en reçut le commandement, était le neveu du fameux John Ross, l'explorateur de la baie de Baffin. Né en 1800, James Ross naviguait depuis l'âge de douze ans. Il avait accompagné son oncle, en 1818, dans sa première exploration des terres arctiques; de 1819 à 1827, il avait pris part, sous les ordres de Parry, à quatre expéditions dans les mêmes parages, et, de 1829 à 1833, il y avait été le fidèle compagnon de son oncle. Chargé des observations scientifiques, il avait découvert le pôle magnétique nord; enfin il avait fait de longues courses à pied et en traîneau sur les glaces. C'était donc un des officiers de la marine britannique les plus habitués aux navigations polaires.