Ainsi sont allées les choses. Depuis quatre mois déjà, le capitaine Sarol et ses dix Malais séjournent en pleine liberté sur l'île à hélice. Ils ont pu l'explorer dans toute son étendue, en pénétrer tous les secrets, et ils n'ont rien négligé à cet égard. Cela marche à leur gré. Un instant, ils ont dû craindre que l'itinéraire ne fût modifié par le conseil des notables, et combien ils ont été inquiets — même jusqu'à risquer de se rendre suspects! Heureusement pour leurs projets, l'itinéraire n'a subi aucun changement. Encore trois mois, Standard-Island arrivera dans les parages des Nouvelles-Hébrides, et là doit se produire une catastrophe qui n'aura jamais eu d'égale dans les sinistres maritimes.

Il est dangereux pour les navigateurs, cet archipel des Nouvelles- Hébrides, non seulement par les écueils dont sont semés ses abords, par les courants de foudre qui s'y propagent, mais aussi eu égard à la férocité native d'une partie de sa population. Depuis l'époque où Quiros le découvrit en 1706, après qu'il eut été exploré par Bougainville en 1768, et par Cook en 1773, il fut le théâtre de monstrueux massacres, et peut-être sa mauvaise réputation est-elle propre à justifier les craintes de Sébastien Zorn sur l'issue de cette campagne maritime de Standard-Island. Kanaques, Papous, Malais, s'y mélangent aux noirs Australiens, perfides, lâches, réfractaires à toute tentative de civilisation. Quelques îles de ce groupe sont de véritables nids à forbans, et les habitants n'y vivent que de pirateries.

Le capitaine Sarol, Malais d'origine, appartient à ce type d'écumeurs, baleiniers, sandaliers, négriers, qui, ainsi que l'a observé le médecin de la marine Hagon lors de son voyage aux Nouvelles-Hébrides, infestent ces parages. Audacieux, entreprenant, habitué à courir les archipels suspects, très instruit en son métier, s'étant plus d'une fois chargé de diriger de sanglantes expéditions, ce Sarol n'en est pas à son coup d'essai, et ses hauts faits l'ont rendu célèbre sur cette portion de mer de l'Ouest-Pacifique.

Or, quelques mois avant, le capitaine Sarol et ses compagnons ayant pour complice la population sanguinaire de l'île Erromango, l'une des Nouvelles-Hébrides, ont préparé un coup qui leur permettra, s'il réussit, d'aller vivre en honnêtes gens partout où il leur plaira. Ils connaissent de réputation cette île à hélice qui, depuis l'année précédente, se déplace entre les deux tropiques. Ils savent quelles incalculables richesses renferme cette opulente Milliard-City. Mais, comme elle ne doit point s'aventurer si loin vers l'ouest, il s'agit de l'attirer en vue de cette sauvage Erromango, où tout est préparé pour en assurer la complète destruction.

D'autre part, bien que renforcés des naturels des îles voisines, ces Néo-Hébridais doivent compter avec leur infériorité numérique, étant donnée la population de Standard-Island, sans parler des moyens de défense dont elle dispose. Aussi n'est-il point question de l'attaquer en mer, comme un simple navire de commerce, ni de lui lancer une flotille de pirogues à l'abordage. Grâce aux sentiments d'humanité que les Malais auront su exploiter, sans éveiller aucun soupçon, Standard-Island ralliera les parages d'Erromango… Elle mouillera à quelques encablures… Des milliers d'indigènes l'envahiront par surprise… Ils la jetteront sur les roches… Elle s'y brisera… Elle sera livrée au pillage, aux massacres… En vérité, cette horrible machination a des chances de réussir. Pour prix de l'hospitalité qu'ils ont accordée au capitaine Sarol et à ses complices, les Milliardais marchent à une catastrophe suprême.

Le 9 décembre, le commodore Simcoë atteint le cent soixante et
onzième méridien, à son intersection avec le quinzième parallèle.
Entre ce méridien et le cent soixante-quinzième gît le groupe des
Samoa, visité par Bougainville en 1768, par Lapérouse en 1787, par
Edwards en 1791.

L'île Rose est d'abord relevée au nord-ouest, — île inhabitée qui ne mérite même pas l'honneur d'une visite.

Deux jours après, on a connaissance de l'île Manoua, flanquée des deux îlots d'Olosaga et d'Ofou. Son point culminant monte à sept cent soixante mètres au-dessus du niveau de la mer. Bien qu'elle compte environ deux mille habitants, ce n'est pas la plus intéressante l'archipel, et le gouverneur ne donne pas l'ordre d'y relâcher. Mieux vaut séjourner, pendant une quinzaine de jours, aux îles Tétuila, Upolu, Savaï, les plus belles de ce groupe, qui est beau entre tous. Manoua jouit pourtant d'une certaine célébrité dans les annales maritimes. En effet, c'est sur son littoral, à Ma-Oma, que périrent plusieurs des compagnons de Cook, au fond d'une baie à laquelle est restée le nom trop justifié de baie du Massacre.

Une vingtaine de lieues séparent Manoua de Tétuila, sa voisine. Standard-Island s'en approche pendant la nuit du 14 au 15 décembre. Ce soir-là, le quatuor, qui se promène aux environs de la batterie de l'Éperon, a «senti» cette Tétuila, bien qu'elle soit encore à une distance de plusieurs milles. L'air est embaumé des plus délicieux parfums.

«Ce n'est pas une île, s'écrie Pinchinat, c'est le magasin de Piver… c'est l'usine de Lubin… c'est une boutique de parfumeur à la mode…