La relâche de Standard-Island à Vavao n'a duré que huit jours. Cette île mérite d'être visitée, bien que, plusieurs années auparavant, elle ait été ravagée par un terrible cyclone qui renversa la petite église des Maristes français et détruisit quantité d'habitations indigènes. Néanmoins, la campagne est restée très attrayante, avec ses nombreux villages, enclos de ceintures d'orangers, ses plaines fertiles, ses champs de canne à sucre, d'ignames, ses massifs de bananiers, de mûriers, d'arbres à pain, de sandals. En fait d'animaux domestiques, rien que des porcs et des volailles. En fait d'oiseaux, rien que des pigeons par milliers et des perroquets aux joyeuses couleurs et au bruyant caquetage. En fait de reptiles, quelques serpents inoffensifs et de jolis lézards verts, que l'on prendrait pour des feuilles tombées des arbres.
Le surintendant n'a point exagéré la beauté du type indigène — commun, du reste, à cette race malaise des divers archipels du Pacifique central. Des hommes superbes, hauts de taille, un peu obèses peut-être, mais d'une admirable structure et de noble attitude, regard fier, teint qui se nuance depuis le cuivre foncé jusqu'à l'olive. Des femmes gracieuses et bien proportionnées, les mains et les pieds d'une délicatesse de forme et d'une petitesse qui font commettre plus d'un péché d'envie aux Allemandes et aux Anglaises de la colonie européenne. On ne s'occupe, d'ailleurs, dans l'indigénat féminin, que de la fabrique des nattes, des paniers, des étoffes semblables à celles de Taïti, et les doigts ne se déforment pas à ces travaux manuels. Et puis, il est aisé de pouvoir de visu juger des perfections de la beauté tongienne. Ni l'abominable pantalon, ni la ridicule robe à traîne n'ont encore été adoptés par les modes du pays. Un simple pagne ou une ceinture pour les hommes, le caraco et la jupe courte avec des ornements en fines écorces sèches pour les femmes, qui sont à la fois réservées et coquettes. Chez les deux sexes, une chevelure toujours soignée, que les jeunes filles relèvent coquettement sur leur front, et dont elles maintiennent l'édifice avec un treillis de fibres de cocotier en guise de peigne.
Et pourtant, ces avantages n'ont point le don de faire revenir de ses préventions le rébarbatif Sébastien Zorn. Il ne se mariera pas plus à Vavao, à Tonga-Tabou que n'importe en quel pays de ce monde sublunaire.
C'est toujours une vive satisfaction, pour ses camarades et lui, de débarquer sur ces archipels. Certes, Standard-Island leur plaît; mais enfin, de mettre le pied en terre ferme n'est pas non plus pour leur déplaire. De vraies montagnes, de vraies campagnes, de vrais cours d'eau, cela repose des rivières factices et des littoraux artificiels. Il faut être un Calistus Munbar pour donner à son Joyau du Pacifique la supériorité sur les oeuvres de la nature.
Bien que Vavao ne soit pas la résidence ordinaire du roi Georges, il possède à Nu-Ofa un palais, disons un joli cottage, qu'il habite assez fréquemment. Mais c'est sur l'île de Tonga-Tabou que s'élèvent le palais royal et les établissements des résidents anglais.
Standard-Island va faire là sa dernière relâche, presque à la limite du tropique du Capricorne, point extrême qui aura été atteint par elle au cours de sa campagne à travers l'hémisphère méridional.
Après avoir quitté Vavao, les Milliardais ont joui, pendant deux jours, d'une navigation très variée. On ne perd de vue une île que pour en relever une autre. Toutes, présentant le même caractère volcanique, sont dues à l'action de la puissance plutonienne. Il en est, à cet égard, du groupe septentrional comme du groupe central des Hapaï. Les cartes hydrographiques de ces parages, établies avec une extrême précision, permettent au commodore Simcoë de s'aventurer sans danger entre les canaux de ce dédale, depuis Hapaï jusqu'à Tonga-Tabou. Du reste, les pilotes ne lui manqueraient pas, s'il avait à requérir leurs services. Nombre d'embarcations circulent le long des îles; — pour la plupart des goélettes sous pavillon allemand employées au cabotage, tandis que les navires de commerce exportent le coton, le coprah, le café, le maïs, principales productions de l'archipel. Non seulement les pilotes se seraient empressés de venir, si Ethel Simcoë les eût fait demander, mais aussi les équipages de ces pirogues doubles à balanciers, réunies par une plate-forme et pouvant contenir jusqu'à deux cents hommes. Oui! des centaines d'indigènes seraient accourus au premier signal, et quelle aubaine pour peu que le prix du pilotage eût été calculé sur le tonnage de Standard-Island! Deux cent cinquante-neuf millions de tonnes! Mais le commodore Simcoë, à qui tous ces parages sont familiers, n'a pas besoin de leurs bons offices. Il n'a confiance qu'en lui seul, et compte sur le mérite des officiers qui exécutent ses ordres avec une absolue précision.
Tonga-Tabou est aperçue dans la matinée du 9 janvier, alors que Standard-Island n'en est pas à plus de trois à quatre milles. Très basse, sa formation n'étant pas due à un effort géologique, elle n'est pas montée du fond sous-marin, comme tant d'autres îles immobilisées après être venues respirer à la surface de ces eaux. Ce sont les infusoires qui l'ont peu à peu construite en édifiant leurs étages madréporiques.
Et quel travail! Cent kilomètres de circonférence, une aire de sept à huit cents kilomètres superficiels, sur lesquels vivent vingt mille habitants!
Le commodore Simcoë s'arrête en face du port de Maofuga. Des rapports s'établissent immédiatement entre l'île sédentaire et l'île mouvante, une soeur de cette Latone de mythologique souvenir! Quelle différence offre cet archipel avec les Marquises, les Pomotou, l'archipel de la Société! L'influence anglaise y domine, et, soumis à cette domination, le roi Georges Ier ne s'empressera pas de faire bon accueil à ces Milliardais d'origine américaine.