Le jour même, les trois touristes, très fatigués, sont revenus au port de Maofuga, et retrouvent avec grande satisfaction leur appartement du casino. Devant l'incrédule Sébastien Zorn, ils affirment que leur excursion a été des plus intéressantes. Mais les poétiques incitations d'Yvernès ne peuvent décider le violoncelliste à se rendre, le lendemain, au village de Mua.
Ce voyage doit être assez long et très fatigant. On s'épargnerait aisément cette fatigue, en utilisant l'une des chaloupes électriques que Cyrus Bikerstaff mettrait volontiers à la disposition des excursionnistes. Mais, d'explorer l'intérieur de ce curieux pays, c'est une considération de quelque valeur, et les touristes partent pédestrement pour la baie de Mua, en contournant un littoral de corail que bordent des îlots, où semblent s'être donné rendez-vous tous les cocotiers de l'Océanie.
L'arrivée à Mua n'a pu s'effectuer que dans l'après-midi. Il y aura donc lieu d'y coucher. Un endroit est tout indiqué pour recevoir des Français. C'est la résidence des missionnaires catholiques. Le supérieur montre, en accueillant ses hôtes, une joie touchante — ce qui leur rappelle la façon dont ils ont été reçus par les Maristes de Samoa. Quelle excellente soirée, quelle intéressante causerie, où il a été plutôt question de la France que de la colonie tongienne! Ces religieux ne songent pas sans quelque regret à leur terre natale si éloignée! Il est vrai, ces regrets ne sont-ils pas compensés par tout le bien qu'ils font dans ces îles? N'est-ce point une consolation de se voir respectés de ce petit monde qu'ils ont soustrait à l'influence des ministres anglicans et convertis à la foi catholique? Tel est même leur succès que les méthodistes ont dû fonder une sorte d'annexe au village de Mua, afin de pourvoir aux intérêts du prosélytisme wesleyen.
C'est avec un certain orgueil que le supérieur fait admirer à ses hôtes les établissements de la Mission, la maison qui fut construite gratuitement par les indigènes de Mua, et cette jolie église, due aux architectes tongiens, que ne désavoueraient pas leurs confrères de France.
Pendant la soirée, on se promène aux environs du village, on se porte jusqu'aux anciennes tombes de Tui-Tonga, où le schiste et le corail s'entremêlent dans un art primitif et charmant. On visite même cette antique plantation de méas, banians ou figuiers monstrueux à racines entrelacées comme des serpents, et dont la circonférence dépasse parfois soixante mètres. Frascolin tient à les mesurer; puis, ayant inscrit ce chiffre sur son carnet, il le fait certifier exact par le supérieur. Allez donc, après cela, mettre en doute l'existence d'un pareil phénomène végétal!
Bon souper, bonne nuit dans les meilleures chambres de la Mission. Après quoi, bon déjeuner, bons adieux des missionnaires qui résident à Mua, et retour à Standard-Island, au moment où cinq heures sonnent au beffroi de l'hôtel de ville. Cette fois, les trois excursionnistes n'ont point à recourir aux amplifications métaphoriques pour assurer à Sébastien Zorn que ce voyage leur laissera d'inoubliables souvenirs.
Le lendemain, Cyrus Bikerstaff reçoit la visite du capitaine
Sarol; voici à quel propos:
Un certain nombre de Malais — une centaine environ, — avaient été recrutés aux Nouvelles-Hébrides, et conduits à Tonga-Tabou pour des travaux de défrichement, — recrutement indispensable eu égard à l'indifférence, disons la paresse native des Tongiens qui vivent au jour le jour. Or, ces travaux étant achevés depuis peu, ces Malais attendaient l'occasion de retourner dans leur archipel. Le gouverneur voudrait-il leur permettre de prendre passage sur Standard-Island? C'est cette permission que vient demander le capitaine Sarol. Dans cinq ou six semaines, on arrivera à Erromango, et le transport de ces indigènes n'aura pas été une grosse charge pour le budget municipal. Il n'eût pas été généreux de refuser à ces braves gens un service si facile à rendre. Aussi le gouverneur accorde-t-il l'autorisation, — ce qui lui vaut les remerciements du capitaine Sarol, et aussi ceux des Maristes de Tonga-Tabou, pour lesquels ces Malais avaient été recrutés.
Qui aurait pu se douter que le capitaine Sarol s'adjoignait ainsi des complices, que ces Néo-Hébridiens lui viendraient en aide, lorsqu'il en serait temps, et n'avait-il pas lieu de se féliciter de les avoir rencontrés à Tonga-Tabou, de les avoir introduits à Standard-Island?…
Ce jour est le dernier que les Milliardais doivent passer dans l'archipel, le départ étant fixé au lendemain.