La proposition est acceptée, et Calistus Munbar ne doute pas que l'effet doive être prodigieux.
Une demi-heure après, les instruments ont été apportés, et le bal de commencer aussitôt.
Extrême surprise des indigènes, mais aussi extrême plaisir qu'ils témoignent d'entendre ce violoncelle et ces trois violons, maniés à plein archet, d'où s'échappe une musique ultra-française.
Croyez bien qu'ils ne sont pas insensibles à de tels effets, ces indigènes, et il est prouvé jusqu'à l'évidence que ces danses caractéristiques des bals musettes sont instinctives, qu'elles s'apprennent sans maîtres, — quoi qu'en puisse penser Athanase Dorémus. Tongiens et Tongiennes rivalisent dans les écarts, les déhanchements et les voltes, lorsque Sébastien Zorn, Yvernès, Frascolin et Pinchinat attaquent les rythmes endiablés d'Orphée aux Enfers. Le surintendant lui-même ne se possède plus, et le voilà s'abandonnant dans un quadrille échevelé aux inspirations du cavalier seul, tandis que le professeur de grâces et de maintien se voile la face devant de pareilles horreurs. Au plus fort de cette cacophonie, à laquelle se mêlent les flûtes nasales et les tambours sonores, la furie des danseurs atteint son maximum d'intensité, et l'on ne sait où cela se serait arrêté, s'il ne fût survenu un incident qui mit fin à cette chorégraphie infernale.
Un Tongien, — grand et fort gaillard, — émerveillé des sons que tire le violoncelliste de son instrument, vient de se précipiter sur le violoncelle, l'arrache, l'emporte et s'enfuit, criant:
«Tabou… tabou!…»
Ce violoncelle est taboué! On ne peut plus y toucher sans sacrilège! Les grands-prêtres, le roi Georges, les dignitaires de sa cour, toute la population de l'île se soulèverait, si l'on violait cette coutume sacrée…
Sébastien Zorn ne l'entend pas ainsi. Il tient à ce chef-d'oeuvre de Gand et Benardel. Aussi le voilà-t-il qui se lance sur les traces du voleur. À l'instant ses camarades se jettent à sa suite. Les indigènes s'en mêlent. De là, débandade générale.
Mais le Tongien détale avec une telle rapidité qu'il faut renoncer à le rejoindre. En quelques minutes, il est loin… très loin!
Sébastien Zorn et les autres, n'en pouvant plus, reviennent retrouver Calistus Munbar qui, lui, est resté époumoné. Dire que le violoncelliste est dans un état d'indescriptible fureur, ce ne serait pas suffisant. Il écume, il suffoque! Taboué ou non, qu'on lui rende son instrument! Dût Standard-Island déclarer la guerre à Tonga-Tabou, — et n'a-t-on pas vu des guerres éclater pour des motifs moins sérieux? — le violoncelle doit être restitué à son propriétaire.