Cyrus Bikerstaff, ses adjoints Barthélémy Ruge et Hubley Harcourt, accourus dès la première heure, se tiennent en permanence dans la salle de l'administration. Par les appareils téléphoniques des deux ports, des batteries et des postes du littoral, la municipalité reçoit des nouvelles des plus inquiétantes. De ces fauves, il y en a un peu partout… des centaines à tout le moins, disent les télégrammes, où la peur a peut-être mis un zéro de trop… Ce qui est sûr, c'est qu'un certain nombre de lions, de tigres, de panthères et de caïmans courent la campagne.
Que s'est-il donc passé?… Est-ce qu'une ménagerie en rupture de cage s'est réfugiée sur Standard-Island?… Mais d'où serait venue cette ménagerie?… Quel bâtiment la transportait?… Est-ce ce steamer aperçu la veille?… Si oui, qu'est devenu ce steamer?… A-t-il accosté pendant la nuit?… Est-ce que ces bêtes, après s'être échappées à la nage, ont pu prendre pied sur le littoral dans sa partie surbaissée qui sert à l'écoulement de la Serpentine-river?… Enfin, est-ce que le bâtiment a sombré ensuite?… Et pourtant, aussi loin que peut s'étendre la vue des vigies, aussi loin que porte la lunette du commodore Simcoë, aucun débris ne flotte à la surface de la mer, et le déplacement de Standard-Island a été presque nul depuis la veille!… En outre, si ce navire a sombré, comment son équipage n'aurait-il pas cherché refuge sur Standard-Island, puisque ces carnassiers ont pu le faire?…
Le téléphone de l'hôtel de ville interroge les divers postes à ce sujet, et les divers postes répondent qu'il n'y a eu ni collision ni naufrage. Cela n'aurait pu tromper leur attention, bien que l'obscurité ait été profonde. Décidément, de toutes les hypothèses, celle-là est encore la moins admissible.
«Mystère… mystère!…» ne cesse de répéter Yvernès.
Ses camarades et lui sont réunis au Casino, où Athanase Dorémus va partager leur déjeuner du matin, lequel sera suivi, s'il le faut, du déjeuner de midi et du dîner de six heures.
«Ma foi, répond Pinchinat, en grignotant son journal chocolaté qu'il trempe dans le bol fumant, ma foi, je donne ma langue aux chiens et même aux fauves… Quoi qu'il en soit, mangeons, monsieur Dorémus, en attendant d'être mangés…
— Qui sait?… réplique Sébastien Zorn. Et que ce soit par des lions, des tigres ou par des cannibales…
— J'aimerais mieux les cannibales! répond Son Altesse. Chacun son goût, n'est-ce pas?» Il rit, cet infatigable blagueur, mais le professeur de grâces et de maintien ne rit pas, et Milliard-City, en proie à l'épouvante, n'a guère envie de se réjouir.
Dès huit heures du matin, le conseil des notables, convoqué à l'hôtel de ville, n'a pas hésité à se rendre près du gouverneur. Il n'y a plus personne dans les avenues ni dans les rues, si ce n'est les escouades de miliciens et des agents gagnant les postes qui leur sont assignés.
Le conseil, que préside Cyrus Bikerstaff, commence aussitôt sa délibération.