Cette portion du Pacifique limite la Polynésie, qui confine à la Mélanésie, où se trouve le groupe des Nouvelles-Hébrides[4]. Elle est coupée par le cent quatre-vingtième degré de longitude, — ligne conventionnelle que décrit le méridien de partage entre les deux moitiés de cet immense Océan. Lorsqu'ils attaquent ce méridien, les marins venant de l'est effacent un jour du calendrier, et, inversement, ceux qui viennent de l'ouest en ajoutent un. Sans cette précaution, il n'y aurait plus concordance des dates. L'année précédente, Standard-Island n'avait pas eu à faire ce changement puisqu'elle ne s'était pas avancée dans l'ouest au delà dudit méridien. Mais, cette fois, il y a lieu de se conformer à cette règle, et, puisqu'elle vient de l'est, le 22 janvier se change en 23 janvier.
Des deux cent cinquante-cinq îles qui composent l'archipel des Fidji, une centaine seulement sont habitées. La population totale ne dépasse pas cent vingt-huit mille habitants, — densité faible pour une étendue de vingt et un mille kilomètres carrés.
De ces îlots, simples fragments d'attol ou sommets de montagnes sous-marines, ceints d'une frange de corail, il n'en est pas qui mesure plus de cent cinquante kilomètres superficiels. Ce domaine insulaire n'est, à vrai dire, qu'une division politique de l'Australasie, dépendant de la Couronne depuis 1874, — ce qui signifie que l'Angleterre l'a bel et bien annexé à son empire colonial. Si les Fidgiens se sont enfin décidés à se soumettre au protectorat britannique, c'est qu'en 1859 ils ont été menacés d'une invasion tongienne, à laquelle le Royaume-Uni a mis obstacle par l'intervention de son trop fameux Pritchard, le Pritchard de Taïti. L'archipel est présentement divisé en dix-sept districts, administrés par des sous-chefs indigènes, plus ou moins alliés à la famille souveraine du dernier roi Thakumbau.
«Est-ce la conséquence du système anglais, demande le commodore Simcoë, qui s'entretient à ce sujet avec Frascolin, et en sera-t- il des Fidji comme il en a été de la Tasmanie, je ne sais! Mais, fait certain, c'est que l'indigène tend à disparaître. La colonie n'est point en voie de prospérité, ni la population en voie de croissance, et, ce qui le démontre, c'est l'infériorité numérique des femmes par rapport aux hommes.
— C'est, en effet, l'indice de l'extinction prochaine d'une race, répond Frascolin, et, en Europe, il y a déjà quelques États que menace cette infériorité.
— Ici, d'ailleurs, reprend le commodore, les indigènes ne sont que de véritables serfs, autant que les naturels des îles voisines, recrutés par les planteurs pour les travaux de défrichements. En outre, la maladie les décime, et, en 1875, rien que la petite vérole en a fait périr plus de trente mille. C'est pourtant un admirable pays, comme vous pourrez en juger, cet archipel des Fidji! Si la température est élevée à l'intérieur des îles, du moins est-elle modérée sur le littoral, très fertile en fruits et en légumes, en arbres, cocotiers, bananiers, etc. Il n'y a que la peine de récolter les ignames, les taros[5], et la moelle nourricière du palmier, qui produit le sagou…
— Le sagou! s'écrie Frascolin. Quel souvenir de notre Robinson
Suisse!
— Quant aux cochons, aux poules, continue le commodore Simcoë, ces animaux se sont multipliés depuis leur importation avec une prolificence extraordinaire. De là, toute facilité de satisfaire aux besoins de l'existence. Par malheur, les indigènes sont enclins à l'indolence, au far niente, bien qu'ils soient d'intelligence très vive, d'humeur très spirituelle…
— Et quand ils ont tant d'esprit… dit Frascolin.
— Les enfants vivent peu!» répond le commodore Simcoë. Au fait, tous ces naturels, polynésiens, mélanaisiens et autres, sont-ils différents des enfants? En s'avançant vers Viti-Levou, Standard- Island relève plusieurs îles intermédiaires, telles Vanua-Vatou, Moala, Ngan, sans s'y arrêter. De toutes parts cinglent, en contournant son littoral, des flotilles de ces longues pirogues à balanciers de bambous entre-croisés, qui servent à maintenir l'équilibre de l'appareil et à loger la cargaison. Elles circulent, elles évoluent avec grâce, mais ne cherchent à entrer ni à Tribord-Harbour ni à Bâbord-Harbour. Il est probable qu'on ne leur eût pas permis, étant donnée l'assez mauvaise réputation des Fidgiens. Ces indigènes ont embrassé le christianisme, il est vrai. Depuis que les missionnaires européens se sont établis à Lecumba, en 1835, ils sont presque tous protestants wesleyens, mélangés de quelques milliers de catholiques. Mais, auparavant, ils étaient tellement adonnés aux pratiques du cannibalisme qu'ils n'ont peut-être pas perdu tout à fait le goût de la chair humaine. Au surplus, c'est affaire de religion. Leurs dieux aimaient le sang. La bienveillance était regardée, dans ces peuplades, comme une faiblesse et même un péché. Manger un ennemi, c'était lui faire honneur. L'homme que l'on méprisait, on le faisait cuire, on ne le mangeait pas. Les enfants servaient de mets principal dans les festins, et le temps n'est pas si éloigné où le roi Thakumbau aimait à s'asseoir sous un arbre, dont chaque branche supportait un membre humain réservé à la table royale. Quelquefois même une tribu, — et cela est arrivé pour celle des Nulocas, à Viti-Levou, près Namosi, — fut dévorée tout entière, moins quelques femmes, dont l'une a vécu jusqu'en 1880.