— Eh! fait Yvernès, en voilà trois que la Compagnie nous a réglés depuis notre départ, et j'approuve fort Frascolin, notre précieux comptable, d'avoir envoyé cette forte somme à la banque de New- York!»

En effet, le précieux comptable a cru sage de verser cet argent, par l'entremise des banquiers de Milliard-City, dans une des honorables caisses de l'Union. Ce n'était point défiance, mais uniquement parce qu'une caisse sédentaire paraît offrir plus de sécurité qu'une caisse flottante, au-dessus des cinq à six mille mètres de profondeur que mesure communément le Pacifique.

C'est au cours de cette conversation, entre les volutes parfumées des cigares et des pipes, qu'Yvernès fut conduit à présenter l'observation suivante:

«Les fêtes du mariage promettent d'être splendides, mes amis.
Notre surintendant n'épargne ni son imagination ni ses peines,
c'est entendu. Il y aura pluies de dollars, et les fontaines de
Milliard-City verseront des vins généreux, je n'en doute pas.
Pourtant, savez-vous ce qui manquera à cette cérémonie?…

— Une cataracte d'or liquide coulant sur des rochers de diamants! s'écrie Pinchinat.

— Non, répond Yvernès, une cantate…

— Une cantate?… réplique Frascolin.

— Sans doute, dit Yvernès. On fera de la musique, nous jouerons nos morceaux les plus en vogue, appropriés à la circonstance… mais s'il n'y a pas de cantate, de chant nuptial, d'épithalame en l'honneur des mariés…

— Pourquoi non, Yvernès? dit Frascolin. Si tu veux te charger de faire rimer flamme avec âme et jours avec amours pendant une douzaine de vers de longueur inégale, Sébastien Zorn, qui a fait ses preuves comme compositeur, ne demandera pas mieux que de mettre ta poésie en musique…

— Excellente idée! s'exclame Pinchinat. Ça te va-t-il, vieux bougon bougonnant?… Quelque chose de bien matrimonial, avec beaucoup de spiccatos, d'allégros, de molto agitatos, et une coda délirante… à cinq dollars la note…