— Mon bon… je ne crois plus ni aux naufragés ni aux naufrages!» Cependant, de ce que le commodore Simcoë est chargé, comme avant, de la direction de l'île à hélice, il n'en résulte pas que les pouvoirs civils soient entre ses mains. Depuis la mort de Cyrus Bikerstaff, Milliard-City n'a plus de maire, et, on le sait, les anciens adjoints n'ont pas conservé leurs fonctions. En conséquence, il sera nécessaire de nommer un nouveau gouverneur à Standard-Island. Or, pour cause d'absence d'officier de l'état civil, il ne peut-être procédé à la célébration du mariage de Walter Tankerdon et de miss Dy Coverley. Voilà une difficulté qui n'aurait pas surgi sans les machinations de ce misérable Sarol! Et non seulement les deux futurs, mais tous les notables de Milliard- City, mais toute la population, ont hâte que ce mariage soit définitivement accompli. Il y a là une des plus sûres garanties de l'avenir. Que l'on ne tarde pas, car déjà Walter Tankerdon parle de s'embarquer sur un des steamers de Tribord-Harbour, de se rendre avec les deux familles au plus proche archipel, où un maire, pourra procéder à la cérémonie nuptiale!… Que diable! il y en a aux Samoa, aux Tonga, aux Marquises, et, en moins d'une semaine, si l'on marche à toute vapeur… Les esprits sages font entendre raison à l'impatient jeune homme. On s'occupe de préparer les élections… Dans quelques jours le nouveau gouverneur sera nommé… Le premier acte de son administration sera de célébrer en grande pompe le mariage si ardemment attendu… Le programme des fêtes sera repris dans son ensemble… Un maire… un maire!… Il n'y a que ce cri dans toutes les bouches!… «Pourvu que ces élections ne ravivent pas des rivalités… mal éteintes peut- être!» fait observer Frascolin. Non, et Calistus Munbar est décidé à «se mettre en quatre», comme on dit, pour mener les choses à bonne fin. «Et d'ailleurs, s'écrie-t-il, est-ce que nos amoureux ne sont pas là?… Vous m'accorderez bien, je pense, que l'amour- propre n'aurait pas beau jeu contre l'amour!»
Standard-Island continue à s'élever au nord-est, vers le point où se croisent le douzième parallèle sud et le cent soixante- quinzième méridien ouest. C'est dans ces parages que les derniers câblogrammes lancés avant la relâche aux Nouvelles-Hébrides ont convie les navires de ravitaillement expédiés de la baie Madeleine. Du reste, la question des provisions ne saurait préoccuper le commodore Simcoë. Les réserves sont assurées pour plus d'un mois, et de ce chef, il n'y a aucune inquiétude à concevoir. Il est vrai, on est à court de nouvelles étrangères. La chronique politique est maigre. Starboard-Chronicle se plaint, et New-Herald se désole… Qu'importé! Est-ce que Standard- Island à elle seule n'est pas un petit monde au complet, et qu'a- t-elle à faire de ce qui se passe dans le reste du sphéroïde terrestre?… Est-ce donc la politique qui la démange?… Eh! il ne tardera pas à s'en faire assez chez elle… trop peut-être!
En effet, la période électorale est ouverte. On travaille les trente membres du conseil des notables, où les Bâbordais et les Tribordais se comptent en nombre égal. Il est certain, d'ores et déjà, que le choix du nouveau gouverneur donnera lieu à des discussions, car Jem Tankerdon et Nat Coverley vont se trouver en rivalité.
Quelques jours se passent en réunions préparatoires. Dès le début, il a été visible qu'on ne s'entendrait pas, ou du moins difficilement, étant donné l'amour-propre des deux candidats. Aussi une sourde agitation remue-t-elle la ville et les ports. Les agents des deux sections cherchent à provoquer un mouvement populaire, afin d'opérer une pression sur les notables. Le temps s'écoule, et il ne semble pas que l'accord puisse se faire. Ne peut-on craindre, maintenant, que Jem Tankerdon et les principaux Bâbordais ne veuillent imposer leurs idées repoussées par les principaux Tribordais, reprendre ce malencontreux projet de faire de Standard-Island une île industrielle et commerciale?… Cela, jamais l'autre section ne l'acceptera! Bref, tantôt le parti Coverley semble l'emporter, tantôt le parti Tankerdon paraît tenir la tête. De là des récriminations malsonnantes, des aigreurs entre les deux camps, un refroidissement manifeste entre les deux familles, — refroidissement dont Walter et miss Dy ne veulent même pas s'apercevoir. Toute cette broutille de politique, est-ce que cela les regarde?…
Il y a pourtant un très simple moyen d'arranger les choses, du moins au point de vue administratif; c'est de décider que les deux compétiteurs rempliront à tour de rôle les fonctions de gouverneur, — six mois celui-ci, six mois celui-là, un an même pour peu que la chose semble préférable. Partant, plus de rivalité, une convention de nature à satisfaire les deux partis. Mais ce qui est de bon sens n'a jamais chance d'être adopté en ce bas monde, et pour être indépendante des continents terrestres. Standard-Island n'en subit pas moins toutes les passions de l'humanité sublunaire!
«Voilà, dit un jour Frascolin à ses camarades, voilà les difficultés que je craignais…
— Et que nous importent ces dissensions! répond Pinchinat. Quel dommage en pourrait-il résulter pour nous?… Dans quelques mois, nous serons arrivés à la baie Madeleine, notre engagement aura pris fin, et chacun de nous remettra le pied sur la terre ferme… avec son petit million en poche…
— S'il ne surgit encore quelque catastrophe! réplique l'intraitable Sébastien Zorn. Est-ce qu'une pareille machine flottante est jamais sûre de l'avenir?… Après l'abordage du navire anglais, l'envahissement des fauves; après les fauves, l'envahissement des Néo-Hébridiens… après les indigènes, les…
— Tais-toi, oiseau de mauvaise augure! s'écrie Yvernès. Tais-toi, ou nous te faisons cadenasser le bec!»
Néanmoins, il y a grandement lieu de regretter que le mariage Tankerdon-Coverley n'ait pas été célébré à la date fixée. Les familles étant unies par ce lien nouveau, peut-être la situation eût-elle été moins difficile à détendre… Les deux époux seraient intervenus d'une façon plus efficace… Après tout, cette agitation ne saurait durer, puisque l'élection doit se faire le 15 mars.