— Ne pas cracher… en Amérique!» murmure Pinchinat d'un ton où la surprise se mêle à l'incrédulité.
Il eût été difficile de se procurer un guide doublé d'un cicérone plus complet que Calistus Munbar. Cette ville, il la connaît à fond. Pas un hôtel dont il ne puisse nommer le propriétaire, pas une maison dont il ne sache qui l'habite, pas un passant dont il ne soit salué avec une familiarité sympathique.
Cette cité est régulièrement construite. Les avenues et les rues, pourvues de vérandas au-dessus des trottoirs, se coupent à angles droits, une sorte d'échiquier. L'unité se retrouve en son plan géométral. Quant à la variété, elle ne manque point, et dans leur style comme dans leur appropriation intérieure, les habitations n'ont suivi d'autre règle que la fantaisie de leurs architectes. Excepté le long de quelques rues commerçantes, ces demeures affectent un air de palais, avec leurs cours d'honneur flanquées de pavillons élégants, l'ordonnance architecturale de leurs façades, le luxe que l'on pressent à l'intérieur des appartements, les jardins pour ne pas dire les parcs disposés en arrière. Il est à remarquer, toutefois, que les arbres, de plantation récente sans doute, n'ont pas encore atteint leur complet développement. De même pour les squares, ménagés à l'intersection des principales artères de la ville, tapissés de pelouses d'une fraîcheur tout anglaise, dont les massifs, où se mélangent les essences des zones tempérées et torrides, n'ont pas aspiré des entrailles du sol assez de puissance végétative. Aussi cette particularité naturelle présente-t-elle un contraste frappant avec la portion de l'Ouest- Amérique, où abondent les forêts géantes dans le voisinage des grandes cités californiennes.
Le quatuor allait devant lui, observant ce quartier de la ville, chacun à sa manière, Yvernès attiré par ce qui n'attire pas Frascolin, Sébastien Zorn s'intéressant à ce qui n'intéresse point Pinchinat, — tous, en somme, très curieux du mystère qui enveloppe la cité inconnue. De cette diversité de vues devra sortir un ensemble de remarques assez justes. D'ailleurs, Calistus Munbar est là, et il a réponse à tout. Que disons-nous réponse?… Il n'attend pas qu'on l'interroge, il parle, il parle, et il n'y a qu'à le laisser parler. Son moulin à paroles tourne et tourne au moindre vent.
Un quart d'heure après avoir quitté Excelsior-Hotel, Calistus Munbar dit: «Nous voici dans la Troisième Avenue, et on en compte une trentaine dans la ville. Celle-ci, la plus commerçante, c'est notre Broadway, notre Regent-street, notre boulevard des Italiens. Dans ces magasins, ces bazars, on trouve le superflu et le nécessaire, tout ce que peuvent exiger les existences les plus soucieuses du bien-être et du confort moderne!
— Je vois les magasins, observe Pinchinat, mais je ne vois pas les acheteurs…
— Peut-être l'heure est-elle trop matinale?… ajoute Yvernès.
— Cela tient, répondit Calistus Munbar, à ce que la plupart des commandes se font téléphoniquement ou même télautographiquement…
— Ce qui signifie?… demande Frascolin.
— Ce qui signifie que nous employons communément le télautographe, un appareil perfectionné qui transporte l'écriture comme le téléphone transporte la parole, sans oublier le kinétographe qui enregistre les mouvements, étant pour l'oeil ce que le phonographe est pour l'oreille, et le téléphote qui reproduit les images. Ce télautographe donne une garantie plus sérieuse que la simple dépêche dont le premier venu est libre d'abuser. Nous pouvons signer électriquement des mandats ou des traites…