Or l'île dont il s'agit, c'est tout autre chose: elle devait être lancée sur la mer, elle devait durer… ce que peuvent durer les oeuvres sorties de la main de l'homme.

Et, d'ailleurs, qui sait si la terre ne sera pas trop petite un jour pour ses habitants dont le nombre doit atteindre près de six milliards en 2072 — à ce que, d'après Ravenstein, les savants affirment avec une étonnante précision? Et ne faudra-t-il pas bâtir sur la mer, alors que les continents seront encombrés?…

Standard-Island est une île en acier, et la résistance de sa coque a été calculée pour l'énormité du poids qu'elle est appelée à supporter. Elle est composée de deux cent soixante-dix mille caissons, ayant chacun seize mètres soixante-six de haut sur dix de long et dix de large. Leur surface horizontale représente donc un carré de dix mètres de côté, soit cent mètres de superficie. Tous ces caissons, boulonnés et rivés ensemble, assignent à l'île environ vingt-sept millions de mètres carrés, ou vingt-sept kilomètres superficiels. Dans la forme ovale que les constructeurs lui ont donnée, elle mesure sept kilomètres de longueur sur cinq kilomètres de largeur, et son pourtour est de dix-huit kilomètres en chiffres ronds[2].

La partie immergée de cette coque est de trente pieds, la partie émergeante de vingt pieds. Cela revient à dire que Standard-Island tire dix mètres d'eau à pleine charge. Il en résulte que son volume se chiffre par quatre cent trente-deux millions de mètres cubes, et son déplacement, soit les trois cinquièmes du volume, par deux cent cinquante-neuf millions de mètres cubes.

Toute la partie des caissons immergée a été recouverte d'une préparation si longtemps introuvable — elle a fait un milliardaire de son inventeur, — qui empêche les gravans et autres coquillages de s'attacher aux parois en contact avec l'eau de mer.

Le sous-sol de la nouvelle île ne craint ni les déformations, ni les ruptures, tant les tôles d'acier de sa coque sont, puissamment maintenues par des entretoises, tant le rivetage et le boulonnage ont été faits sur place avec solidité.

Il fallait créer des chantiers spéciaux pour la fabrication de ce gigantesque appareil maritime. C'est ce que fit la Standard- Island Company, après avoir acquis la baie Madeleine et son littoral, à l'extrémité de cette longue presqu'île de la Vieille- Californie, presque à la limite du tropique du Cancer. C'est dans cette baie que s'exécuta ce travail, sous la direction des ingénieurs de la Standard-Island Company, ayant pour chef le célèbre William Tersen, mort quelques mois après l'achèvement de l'oeuvre, comme Brunnel lors de l'infructueux lancement de son Great-Eastern. Et cette Standard-Island, est-ce donc autre chose qu'un Great-Eastern modernisé, et sur un gabarit des milliers de fois plus considérable?

On le comprend, il ne pouvait être question de lancer l'île à la surface de l'Océan. Aussi l'a-t-on fabriquée par morceaux, par compartiments juxtaposés sur les eaux de la baie Madeleine. Cette portion du rivage américain est devenue le port de relâche de l'île mouvante, qui vient s'y encastrer, lorsque des réparations sont nécessaires.

La carcasse de l'île, sa coque si l'on veut, formée de ces deux cent soixante-dix mille compartiments, a été, sauf dans la partie réservée à la ville centrale, où ladite coque est extraordinairement renforcée, recouverte d'une épaisseur de terre végétale. Cet humus suffît aux besoins d'une végétation restreinte à des pelouses, à des corbeilles de fleurs et d'arbustes, à des bouquets d'arbres, à des prairies, à des champs de légumes. Il eût paru peu pratique de demander à ce sol factice de produire des céréales et de pourvoir à l'entretien des bestiaux de boucherie, qui sont d'ailleurs l'objet d'une importation régulière. Mais il y eut lieu de créer les installations nécessaires, afin que le lait et le produit des basses-cours ne dépendissent pas de ces importations.

Les trois quarts du sol de Standard-Island sont affectés à la végétation, soit vingt et un kilomètres carrés environ, où les gazons du parc offrent une verdure permanente, où les champs, livrés à la culture intensive, abondent en légumes et en fruits, où les prairies artificielles servent de pâtures à quelques troupeaux. Là, d'ailleurs, l'électroculture est largement employée, c'est-à-dire l'influence de courants continus, qui se manifeste par une accélération extraordinaire et la production de légumes de dimensions invraisemblables, tels des radis de quarante-cinq centimètres, et des carottes de trois kilos. Jardins, potagers, vergers, peuvent rivaliser avec les plus beaux de la Virginie ou de la Louisiane. Il convient de ne point s'en étonner: on ne regarde pas à la dépense dans cette île, si justement nommée «le Joyau du Pacifique».