— Hé! hé!… si, grâce à lui, nous sommes témoins de merveilles… dit simplement le violon solo.

— Vas-tu donc l'excuser? répond le second violon.

— Pas d'excuse, réplique Pinchinat, et s'il y a une justice à
Standard-Island, nous le ferons condamner, ce mystificateur de
Yankee!

— Et s'il y a un bourreau, hurle Sébastien Zorn, nous le ferons pendre!» Or, pour obtenir ces divers résultats, il faut d'abord redescendre au niveau des habitants de Milliard-City, la police ne fonctionnant pas à cent cinquante pieds dans les airs. Et cela sera fait en peu d'instants, si la descente est possible. Mais la cage de l'ascenseur n'a point remonté, et il n'y a rien qui ressemble à un escalier. Au sommet de cette tour, le quatuor se trouve donc sans communication avec le reste de l'humanité. Après leur premier épanchement de dépit et de colère, Sébastien Zorn, Pinchinat, Frascolin, abandonnant Yvernès à ses admirations, sont demeurés silencieux et finissent par rester immobiles. Au-dessus d'eux, l'étamine du pavillon se déploie le long de la hampe. Sébastien Zorn éprouve une envie féroce d'en couper la drisse, de l'abaisser comme le pavillon d'un bâtiment qui amène ses couleurs. Mais mieux vaut ne point s'attirer quelque mauvaise affaire, et ses camarades le retiennent au moment où sa main brandit un bowie- knife bien affilé. «Ne nous mettons pas dans notre tort, fait observer le sage Frascolin.

— Alors… tu acceptes la situation?… demande Pinchinat.

— Non… mais ne la compliquons pas.

— Et nos bagages qui filent sur San-Diégo!… remarque Son
Altesse en se croisant les bras.

— Et notre concert de demain!… s'écrie Sébastien Zorn.

— Nous le donnerons par téléphone!» répond le premier violon, dont la plaisanterie n'est pas pour calmer l'irascibilité du bouillant violoncelliste.

L'observatoire, on ne l'a pas oublié, occupe le milieu d'un vaste square, auquel aboutit la Unième Avenue. À l'autre extrémité de cette principale artère, longue de trois kilomètres, qui sépare les deux sections de Milliard-City, les artistes peuvent apercevoir une sorte de palais monumental, surmonté d'un beffroi de construction très légère et très élégante. Ils se dirent que là doit être le siège du gouvernement, la résidence de la municipalité, en admettant que Milliard-City ait un maire et des adjoints. Ils ne se trompent pas. Et, précisément, l'horloge de ce beffroi commence à lancer un joyeux carillon, dont les notes arrivent jusqu'à la tour avec les dernières ondulations de la brise.