— Quand il vous plaira!» soupire le premier violon d'une voix attendrie, en courbant la tête pour recevoir le coup mortel.

En ce moment, un bruit se fait entendre dans les profondeurs de la tour. La cage de l'ascenseur remonte, s'arrête au niveau de la plate-forme. Les prisonniers, à l'idée de voir apparaître Calistus Munbar, s'apprêtent à l'accueillir comme il le mérite…

La cage est vide. Soit! Ce ne sera que partie remise. Les mystifiés sauront retrouver le mystificateur. Le plus pressé est de redescendre à son niveau, et le moyen tout indiqué, c'est de prendre place dans l'appareil. C'est ce qui est fait. Dès que le violoncelliste et ses camarades sont dans la cage, elle se met en mouvement, et, en moins d'une minute, elle atteint le rez-de- chaussée de la tour. «Et dire, s'écrie Pinchinat en frappant du pied, que nous ne sommes pas sur un sol naturel!»

Que l'instant est bien choisi pour émettre de pareilles calembredaines! Aussi ne lui répond-on pas. La porte est ouverte. Ils sortent tous les quatre. La cour intérieure est déserte. Tous les quatre ils la traversent et suivent les allées du square.

Là, va-et-vient de quelques personnes, qui ne paraissent prêter aucune attention à ces étrangers. Sur une observation de Frascolin, qui recommande la prudence, Sébastien Zorn doit renoncer à des récriminations intempestives. C'est aux autorités qu'il convient de demander justice. Il n'y a pas péril en la demeure. Regagner Excelsior-Hotel, attendre au lendemain pour faire valoir les droits d'hommes libres, c'est ce qui fut décidé, et le quatuor s'engage pédestrement le long de la Unième Avenue.

Ces Parisiens ont-ils, au moins, le privilège d'attirer l'attention publique?… Oui et non. On les regarde, mais sans y mettre trop d'insistance, — peut-être comme s'ils étaient de ces rares touristes qui visitent parfois Milliard-City. Eux, sous l'empire de circonstances assez extraordinaires, ne se sentent pas très à l'aise, et se figurent qu'on les dévisage plus qu'on ne le fait réellement. D'autre part, qu'on ne s'étonne pas s'ils leur paraissent être d'une nature bizarre, ces mouvants insulaires, ces gens volontairement séparés de leurs semblables, errant à la surface du plus grand des océans de notre sphéroïde. Avec un peu d'imagination, on pourrait croire qu'ils appartiennent à une autre planète du système solaire. C'est l'avis d'Yvernès, que son esprit surexcité entraîne vers les mondes imaginaires. Quant à Pinchinat, il se contente de dire:

«Tous ces passants ont l'air très millionnaire, ma foi, et me font l'effet d'avoir une petite hélice au bas des reins comme leur île.»

Cependant la faim s'accentue. Le déjeuner est loin déjà, et l'estomac réclame son dû quotidien. Il s'agit donc de regagner au plus vite Excelsior-Hotel. Dès le lendemain, on commencera les démarches convenues, tendant à se faire reconduire à San-Diégo par un des steamers de Standard-Island, après paiement d'une indemnité dont Calistus Munbar devra supporter la charge, comme de juste.

Mais voici qu'en suivant la Unième Avenue, Frascolin s'arrête devant un somptueux édifice, au fronton duquel s'étale en lettres d'or cette inscription: Casino. À droite de la superbe arcade qui surmonte la porte principale, une restauration laisse apercevoir, à travers ses glaces enjolivées d'arabesques, une série de tables dont quelques-unes sont occupées par des dîneurs, et autour desquels circule un nombreux personnel.

«Ici l'on mange!…» dit le deuxième violon, en consultant du regard ses camarades affamés.