— Non, messieurs, répondit Calistus Munbar, en se relevant. Je n'ai vu en vous que des artistes de grand talent et de grande renommée. Les hurrahs qui ont accueilli le Quatuor Concertant dans ses tournées en Amérique, sont arrivés jusqu'à notre île. Or, la Standard-Island Company a pensé que le moment était venu de substituer aux phonographes et aux théâtrophones des virtuoses palpables, tangibles, en chair et en os, et de donner aux Milliardais cette inexprimable jouissance d'une exécution directe des chefs-d'oeuvre de l'art. Elle a voulu commencer par la musique de chambre, avant d'organiser des orchestres d'opéra. Elle a songé à vous, les représentants attitrés de cette musique. Elle m'a donné mission de vous avoir à tout prix, de vous enlever, s'il le fallait. Vous êtes donc les premiers artistes qui auront eu accès à Standard-Island, et je vous laisse à imaginer quel accueil vous y attend!»

Yvernès et Pinchinat se sentent très ébranlés par ces enthousiastes périodes du surintendant. Que ce puisse être une mystification, cela ne leur vient même pas à l'esprit. Frascolin, lui, l'homme réfléchi, se demande s'il y a lieu de prendre au sérieux cette aventure. Après tout, dans une île si extraordinaire, comment les choses n'auraient-elles pas apparu sous un extraordinaire aspect? Quant à Sébastien Zorn, il est résolu à ne pas se rendre.

«Non, monsieur, s'écrie-t-il, on ne s'empare pas ainsi des gens sans qu'ils y consentent!… Nous déposerons une plainte contre vous!…

— Une plainte… quand vous devriez me combler de remerciements, ingrats que vous êtes! réplique le surintendant.

— Et nous obtiendrons une indemnité, monsieur…

— Une indemnité… lorsque j'ai à vous offrir cent fois plus que vous ne pourriez espérer…

— De quoi s'agit-il?» demande le pratique Frascolin. Calistus Munbar prend son portefeuille, et en tire une feuille de papier aux armes de Standard-Island. Puis, après l'avoir présentée aux artistes: «Vos quatre signatures au bas de cet acte, et l'affaire sera réglée, dit-il.

— Signer sans avoir lu?… répond le second violon. Cela ne se fait nulle part!

— Vous n'auriez pourtant pas lieu de vous en repentir! reprend Calistus Munbar, en s'abandonnant à un accès d'hilarité, qui fait bedonner toute sa personne. Mais procédons d'une façon régulière. C'est un engagement que la Compagnie vous propose, un engagement d'une année à partir de ce jour, qui a pour objet l'exécution de la musique de chambre, telle que le comportaient vos programmes en Amérique. Dans douze mois, Standard-Island sera de retour à la baie Madeleine, où vous arriverez à temps…

— Pour notre concert de San-Diégo, n'est-ce pas? s'écrie Sébastien Zorn, San-Diégo, où l'on nous accueillera par des sifflets…