Si, par l'imagination, on se figure ce vaste bassin vidé tout à coup, si le Diable boiteux, délivré par Cléophas, enlevait toutes ces masses liquides comme il faisait des toitures de Madrid, quelle extraordinaire contrée se développerait aux regards! Quelle Suisse, quelle Norvège, quel Tibet, pourraient l'égaler en grandeur? De ces monts sous-marins, volcaniques pour la plupart, quelques-uns, d'origine madréporique, sont formés d'une matière calcaire ou cornée, sécrétée en couches concentriques par les polypes, ces animalcules rayonnés, d'organisation si simple, doués d'une force de production immense. De ces îles, les unes, les plus jeunes, n'ont de manteau végétal qu'à leur cime; les autres, drapées dans leur végétation de la tête aux pieds, sont les plus anciennes, même lorsque leur origine est coralloïde. Il existe donc toute une région montagneuse, enfouie sous les eaux du Pacifique. Standard-Island se promène au-dessus de ses sommets comme ferait un aérostat entre les pointes des Alpes ou de l'Himalaya. Seulement, ce n'est pas l'air, c'est l'eau qui la porte.

Mais, de même qu'il existe de larges déplacements d'ondes atmosphériques à travers l'espace, il se produit des déplacements liquides à la surface de cet océan. Le grand courant va de l'est à l'ouest, et, dans les couches inférieures, se propagent deux contre-courants de juin à octobre, lorsque le soleil se dirige vers le tropique du Cancer. En outre, aux abords de Taïti, on observe quatre espèces de flux, dont le plein n'a pas lieu à la même heure, et qui neutralisent la marée au point de la rendre presque insensible. Quant au climat dont jouissent ces différents archipels, il est essentiellement variable. Les îles montagneuses arrêtent les nuages qui déversent leurs pluies sur elles; les îles basses sont plus sèches, parce que les vapeurs fuient devant les brises régnantes.

Que la bibliothèque du casino n'eût pas possédé les cartes relatives au Pacifique, cela aurait été au moins singulier. Elle en a une collection complète, et Frascolin, le plus sérieux de la troupe, les consulte souvent. Yvernès, lui, préfère s'abandonner aux surprises de la traversée, à l'admiration que lui cause cette île artificielle, et il ne tient point à surcharger son cerveau de notions géographiques. Pinchinat ne songe qu'à prendre les choses par leur côté plaisant ou fantaisiste. Quant à Sébastien Zorn, l'itinéraire lui importe peu, puisqu'il va là où il n'avait jamais eu l'intention d'aller.

Frascolin est donc seul à piocher sa Polynésie, étudiant les groupes principaux qui la composent, les îles Basses, les Marquises, les Pomotou, les îles de la Société, les îles de Cook, les îles Tonga, les îles Samoa, les îles Australes, les Wallis, les Fanning, sans parler des îles isolées, Niue, Tokolau, Phoenix, Manahiki, Pâques, Sala y Gomez, etc. Il n'ignore pas que, dans la plupart de ces archipels, même ceux qui sont soumis à des protectorats, le gouvernement est toujours entre les mains de chefs puissants, dont l'influence n'est jamais discutée, et que les classes pauvres y sont entièrement soumises aux classes riches. Il sait en outre que ces indigènes professent les religions brahmanique, mahométane, protestante, catholique, mais que le catholicisme est prépondérant dans les îles dépendant de la France, — ce qui est dû à la pompe de son culte. Il sait même que la langue indigène, dont l'alphabet est peu compliqué, puisqu'il ne se compose que de treize à dix-sept caractères, est très mélangée d'anglais et sera finalement absorbée par l'anglo-saxon. Il sait enfin que, d'une façon générale, au point de vue ethnique, la population polynésienne tend à décroître, ce qui est regrettable, car le type kanaque, — ce mot signifie homme, — plus blanc sous l'Équateur que dans les groupes éloignés de la ligne équinoxiale, est magnifique, et combien la Polynésie ne perdra-t-elle pas à son absorption par les races étrangères! Oui! il sait cela, et bien d'autres choses qu'il apprend au cours de ses conversations avec le commodore Ethel Simcoë, et, lorsque ses camarades l'interrogent, il n'est pas embarrassé de leur répondre.

Aussi Pinchinat ne l'appelle-t-il plus que le «Larousse des zones tropicales».

Tels sont les principaux groupes entre lesquels Standard-Island doit promener son opulente population. Elle mérite justement le nom d'île heureuse, car tout ce qui peut assurer le bonheur matériel, et, d'une certaine façon, le bonheur moral, y est réglementé. Pourquoi faut-il que cet état de choses risque d'être troublé par des rivalités, des jalousies, des désaccords, par ces questions d'influence ou de préséance qui divisent Milliard-City en deux camps comme elle l'est en deux sections, — le camp Tankerdon et le camp Coverley? Dans tous les cas, pour des artistes, très désintéressés en cette matière, la lutte promet d'être intéressante.

Jem Tankerdon est Yankee des pieds à la tête, personnel et encombrant, large figure, avec la demi-barbe rougeâtre, les cheveux ras, les yeux vifs malgré la soixantaine, l'iris presque jaune comme celui des yeux de chien, la prunelle ardente. Sa taille est haute, son torse est puissant, ses membres sont vigoureux. Il y a en lui du trappeur des Prairies, bien que, en fait de trappes, il n'en ait jamais tendu d'autres que celles par lesquelles il précipitait des millions de porcs dans ses égorgeoirs de Chicago. C'est un homme violent, que sa situation aurait dû rendre plus policé, mais auquel l'éducation première a manqué. Il aime à faire montre de sa fortune, et, il a, comme on dit, «les poches sonores». Et, paraît-il, il ne les trouve pas assez pleines, puisque lui et quelques autres de son bord ont idée de reprendre les affaires…

Mrs Tankerdon est une Américaine quelconque, assez bonne femme, très soumise à son mari, excellente mère, douce à ses enfants, prédestinée à élever une nombreuse progéniture, et n'ayant point failli à remplir ses fonctions. Quand on doit partager deux milliards entre des héritiers directs, pourquoi n'en aurait-on pas une douzaine, et elle les a tous bien constitués.

De toute cette smala, l'attention du quatuor ne devait être attirée que sur le fils aîné, destiné à jouer un certain rôle dans cette histoire. Walter Tankerdon, fort élégant de sa personne, d'une intelligence moyenne, de manières et de figure sympathiques, tient plus de Mrs Tankerdon que du chef de la famille. Suffisamment instruit, ayant parcouru l'Amérique et l'Europe, voyageant quelquefois, mais toujours rappelé par ses habitudes et ses goûts à l'existence attrayante de Standard-Island, il est familier avec les exercices de sport, à la tête de toute la jeunesse milliardaise dans les concours de tennis, de polo, de golf et de crocket. Il n'est pas autrement fier de la fortune qu'il aura un jour, et son coeur est bon. Il est vrai, faute de misérables dans l'île, il n'a point l'occasion d'exercer la charité. En somme, il est à désirer que ses frères et soeurs lui ressemblent. Si ceux-là et celles-là ne sont point encore en âge de se marier, lui, qui touche à la trentaine, doit songer au mariage. Y pense-t-il?… On le verra bien.

Il existe un contraste frappant entre la famille Tankerdon, la plus importante de la section bâbordaise, et la famille Coverley, la plus considérable de la section tribordaise. Nat Coverley est d'une nature plus fine que son rival. Il se ressent de l'origine française de ses ancêtres. Sa fortune n'est point sortie des entrailles du sol sous forme de nappes pétroliques, ni des entrailles fumantes de la race porcine. Non! Ce sont les affaires industrielles, ce sont les chemins de fer, c'est la banque qui l'ont fait ce qu'il est. Pour lui, il ne songe qu'à jouir en paix de ses richesses et — il ne s'en cache pas, — il s'opposerait à toute tentative de transformer le Joyau du Pacifique en une énorme usine ou une immense maison de commerce. Grand, correct, la tête belle sous ses cheveux grisonnants, il porte toute sa barbe, dont le châtain se mêle de quelques fils argentés. D'un caractère assez froid, de manières distinguées, il occupe le premier rang parmi les notables qui conservent, à Milliard-City, les traditions de la haute société des États-Unis du Sud. Il aime les arts, se connaît en peinture et en musique, parle volontiers la langue française très en usage parmi les Tribordais, se tient au courant de la littérature américaine et européenne, et, quand il y a lieu, mélange ses applaudissements de bravos et de bravas, alors que les rudes types du Far-West et de la Nouvelle-Angleterre se dépensent en hurrahs et en hips.