«Cela va être notre tour, dit Frascolin à ses camarades, et nous allons recevoir le baptême!

— Par exemple! réplique Sébastien Zorn, en protestant par des gestes d'indignation.

— Oui, mon vieux racleur de basse! répond Pinchinat. On va nous verser des seaux d'eau non bénite sur la tête, nous asseoir sur des planchettes qui basculeront, nous précipiter dans des cuves à surprises, et le bonhomme Tropique ne tardera pas à se présenter, suivi de son cortège de bouffons, pour nous barbouiller la figure avec le pot au noir!

— S'ils croient, répond Sébastien Zorn, que je me soumettrai aux farces de cette mascarade!…

— Il le faudra bien, dit Yvernès. Chaque pays a ses usages, et des hôtes doivent obéir…

— Pas quand ils sont retenus malgré eux!» s'écrie l'intraitable chef du Quatuor Concertant.

Qu'il se rassure au sujet de ce carnaval dont s'amusent quelques navires en passant la Ligne! Qu'il ne craigne pas l'arrivée du bonhomme Tropique! Ses camarades et lui, on ne les aspergera pas d'eau de mer, mais de champagne des meilleures marques. On ne les mystifiera pas non plus en leur montrant l'Équateur, préalablement trace sur l'objectif d'une lunette. Cela peut convenir à des matelots en bordée, non aux gens graves de Standard-Island.

La fête a lieu dans l'après-midi du 5 août. Sauf les douaniers, qui ne doivent jamais abandonner leur poste, les employés ont reçu congé. Tout travail est suspendu dans la ville et dans les ports. Les hélices ne fonctionnent plus. Quant aux accumulateurs, ils possèdent un voltage qui doit suffire au service de l'éclairage et des communications électriques. D'ailleurs, Standard-Island n'est pas stationnaire. Un courant la conduit vers la ligne de partage des deux hémisphères du globe. Les chants, les prières s'élèvent dans les églises, au Temple comme à Saint-Mary Church, et les orgues y donnent à pleins jeux. Joie générale dans le parc où les exercices de sport s'exécutent avec un entrain remarquable. Les diverses classes s'y associent. Les plus riches gentlemen, Walter Tankerdon en tête, font merveille dans les parties de golf et de tennis. Lorsque le soleil sera tombé perpendiculairement sous l'horizon, ne laissant après lui qu'un crépuscule de quarante-cinq minutes, les fusées du feu d'artifice prendront leur vol à travers l'espace, et une nuit sans lune se prêtera au déploiement de ces magnificences.

Dans la grande salle du casino, le quatuor est baptisé, comme il a été dit, et de la main même de Cyrus Bikerstaff. Le gouverneur lui offre la coupe écumante, et le champagne coule à torrents. Les artistes ont leur large part du Cliquot et du Roederer. Sébastien Zorn aurait mauvaise grâce à se plaindre d'un baptême qui ne lui rappelle en rien l'eau salée dont ses lèvres furent imbibées aux premiers jours de sa naissance.

Aussi, les Parisiens répondent-ils à ces témoignages de sympathie par l'exécution des plus belles oeuvres de leur répertoire: le septième quatuor en fa majeur, op. 59 de Beethoven, le quatrième quatuor en mi bémol, op. 10 de Mozart, le quatrième quatuor en mineur, op. 17 d'Haydn, le septième quatuor, andante, scherzo, capriccioso et fugue, op. 81 de Mendelsohn. Oui! toutes ces merveilles de la musique concertante, et l'audition est gratuite. On s'écrase aux portes, on s'étouffe dans la salle. Il faut bisser, il faut trisser les morceaux, et le gouverneur remet aux exécutants une médaille d'or cerclée de diamants respectables par le nombre de leurs carats, ayant sur une face les armes de Milliard-City, et sur l'autre ces mots en français: