Le froid continua jusqu'à la mi-septembre, et les prisonniers de Granite-House commençaient à trouver leur captivité bien longue. Presque tous les jours, ils tentaient quelques sorties qui ne pouvaient se prolonger. On travaillait donc constamment à l'aménagement de la demeure. On causait en travaillant.

Cyrus Smith instruisait ses compagnons en toutes choses, et il leur expliquait principalement les applications pratiques de la science. Les colons n'avaient point de bibliothèque à leur disposition; mais l'ingénieur était un livre toujours prêt, toujours ouvert à la page dont chacun avait besoin, un livre qui leur résolvait toutes les questions et qu'ils feuilletaient souvent. Le temps passait ainsi, et ces braves gens ne semblaient point redouter l'avenir.

Cependant, il était temps que cette séquestration se terminât. Tous avaient hâte de revoir, sinon la belle saison, du moins la cessation de ce froid insupportable. Si seulement ils eussent été vêtus de manière à pouvoir le braver, que d'excursions ils auraient tentées, soit aux dunes, soit au marais des Tadornes! Le gibier devait être facile à approcher, et la chasse eût été fructueuse, assurément. Mais Cyrus Smith tenait à ce que personne ne compromît sa santé, car il avait besoin de tous les bras, et ses conseils furent suivis.

Mais, il faut le dire, le plus impatient de cet emprisonnement, après Pencroff toutefois, c'était Top. Le fidèle chien se trouvait fort à l'étroit dans Granite-House. Il allait et venait d'une chambre à l'autre, et témoignait à sa manière son ennui d'être caserné.

Cyrus Smith remarqua souvent que, lorsqu'il s'approchait de ce puits sombre, qui était en communication avec la mer, et dont l'orifice s'ouvrait au fond du magasin, Top faisait entendre des grognements singuliers. Top tournait autour de ce trou, qui avait été recouvert d'un panneau en bois. Quelquefois même, il cherchait à glisser ses pattes sous ce panneau, comme s'il eût voulu le soulever.

Il jappait alors d'une façon particulière, qui indiquait à la fois colère et inquiétude.

L'ingénieur observa plusieurs fois ce manège. Qu'y avait-il donc dans cet abîme qui pût impressionner à ce point l'intelligent animal? Le puits aboutissait à la mer, cela était certain. Se ramifiait-il donc en étroits boyaux à travers la charpente de l'île?

Était-il en communication avec quelques autres cavités intérieures? Quelque monstre marin ne venait-il pas, de temps en temps, respirer au fond de ce puits? L'ingénieur ne savait que penser, et ne pouvait se retenir de rêver de complications bizarres. Habitué à aller loin dans le domaine des réalités scientifiques, il ne se pardonnait pas de se laisser entraîner dans le domaine de l'étrange et presque du surnaturel; mais comment s'expliquer que Top, un de ces chiens sensés qui n'ont jamais perdu leur temps à aboyer à la lune, s'obstinât à sonder du flair et de l'ouïe cet abîme, si rien ne s'y passait qui dût éveiller son inquiétude? La conduite de Top intriguait Cyrus Smith plus qu'il ne lui paraissait raisonnable de se l'avouer à lui-même. En tout cas, l'ingénieur ne communiqua ses impressions qu'à Gédéon Spilett, trouvant inutile d'initier ses compagnons aux réflexions involontaires que faisait naître en lui ce qui n'était peut-être qu'une lubie de Top. Enfin, les froids cessèrent. Il y eut des pluies, des rafales mêlées de neige, des giboulées, des coups de vent, mais ces intempéries ne duraient pas. La glace s'était dissoute, la neige s'était fondue; la grève, le plateau, les berges de la Mercy, la forêt, étaient redevenus praticables. Ce retour du printemps ravit les hôtes de Granite-House, et, bientôt, ils n'y passèrent plus que les heures du sommeil et des repas.

On chassa beaucoup dans la seconde moitié de septembre, ce qui amena Pencroff à réclamer avec une nouvelle insistance les armes à feu qu'il affirmait avoir été promises par Cyrus Smith.

Celui-ci, sachant bien que, sans un outillage spécial, il lui serait presque impossible de fabriquer un fusil qui pût rendre quelque service, reculait toujours et remettait l'opération à plus tard. Il faisait, d'ailleurs, observer qu'Harbert et Gédéon Spilett étaient devenus des archers habiles, que toutes sortes d'animaux excellents, agoutis, kangourous, cabiais, pigeons, outardes, canards sauvages, bécassines, enfin gibier de poil ou de plume, tombaient sous leurs flèches, et que, par conséquent, on pouvait attendre. Mais l'entêté marin n'entendait point de cette oreille, et il ne laisserait pas de cesse à l'ingénieur que celui-ci n'eût satisfait son désir. Gédéon Spilett appuyait, du reste, Pencroff.