— Ah! S'il t'avait blessé, ce singe!... s'écria Pencroff.
— Mais ce n'est pas un singe!» répondit Harbert.
Pencroff et Gédéon Spilett, à ces paroles, regardèrent alors l'être singulier qui gisait à terre. En vérité, ce n'était point un singe! C'était une créature humaine, c'était un homme! Mais quel homme! Un sauvage, dans toute l'horrible acception du mot, et d'autant plus épouvantable, qu'il semblait être tombé au dernier degré de l'abrutissement!
Chevelure hérissée, barbe inculte descendant jusqu'à la poitrine, corps à peu près nu, sauf un lambeau de couverture sur les reins, yeux farouches, mains énormes, ongles démesurément longs, teint sombre comme l'acajou, pieds durcis comme s'ils eussent été faits de corne: telle était la misérable créature qu'il fallait bien, pourtant, appeler un homme!
Mais on avait droit, vraiment, de se demander si dans ce corps il y avait encore une âme, ou si le vulgaire instinct de la brute avait seul survécu en lui!
«Êtes-vous bien sûr que ce soit un homme ou qu'il l'ait été? demanda Pencroff au reporter.
— Hélas! Ce n'est pas douteux, répondit celui-ci.
— Ce serait donc le naufragé? dit Harbert.
— Oui, répondit Gédéon Spilett, mais l'infortuné n'a plus rien d'humain!»
Le reporter disait vrai. Il était évident que, si le naufragé avait jamais été un être civilisé, l'isolement en avait fait un sauvage, et pis, peut-être, un véritable homme des bois. Des sons rauques sortaient de sa gorge, entre ses dents, qui avaient l'acuité des dents de carnivores, faites pour ne plus broyer que de la chair crue. La mémoire devait l'avoir abandonné depuis longtemps, sans doute, et, depuis longtemps aussi, il ne savait plus se servir de ses outils, de ses armes, il ne savait plus faire de feu! On voyait qu'il était leste, souple, mais que toutes les qualités physiques s'étaient développées chez lui au détriment des qualités morales!