— Vous êtes libre, répondit l'ingénieur.
— Adieu donc!» s'écria-t-il, et il s'enfuit comme un fou.
Nab, Pencroff, Harbert coururent aussitôt vers la lisière du bois... mais ils revinrent seuls.
«Il faut le laisser faire! dit Cyrus Smith.
— Il ne reviendra jamais..., s'écria Pencroff.
— Il reviendra», répondit l'ingénieur.
Et, depuis lors, bien des jours se passèrent; mais Cyrus Smith — était-ce une sorte de pressentiment? — persista dans l'inébranlable idée que le malheureux reviendrait tôt ou tard.
«C'est la dernière révolte de cette rude nature, disait-il, que le remords a touchée et qu'un nouvel isolement épouvanterait.»
Cependant, les travaux de toutes sortes furent continués, tant au plateau de Grande-vue qu'au corral, où Cyrus Smith avait l'intention de bâtir une ferme. Il va sans dire que les graines récoltées par Harbert à l'île Tabor avaient été soigneusement semées.
Le plateau formait alors un vaste potager, bien dessiné, bien entretenu, et qui ne laissait pas chômer les bras des colons. Là, il y avait toujours à travailler. À mesure que les plantes potagères s'étaient multipliées, il avait fallu agrandir les simples carrés, qui tendaient à devenir de véritables champs et à remplacer les prairies. Mais le fourrage abondait dans les autres portions de l'île, et les onaggas ne devaient pas craindre d'être jamais rationnés. Mieux valait, d'ailleurs, transformer en potager le plateau de Grande-vue, défendu par sa profonde ceinture de creeks, et reporter en dehors les prairies qui n'avaient pas besoin d'être protégées contre les déprédations des quadrumanes et des quadrupèdes. Au 15 novembre, on fit la troisième moisson. Voilà un champ qui s'était accru en surface, depuis dix-huit mois que le premier grain de blé avait été semé! La seconde récolte de six cent mille grains produisit cette fois quatre mille boisseaux, soit plus de cinq cents millions de grains! La colonie était riche en blé, car il suffisait de semer une dizaine de boisseaux pour que la récolte fût assurée chaque année et que tous, hommes et bêtes, pussent s'en nourrir.