«Il est temps de dire que cet Ayrton était un traître. C'était, en effet, le contre-maître du Britannia; mais, à la suite de discussions avec son capitaine, il avait essayé d'entraîner son équipage à la révolte et de s'emparer du navire, et le capitaine Grant l'avait débarqué, le 8 avril 1852, sur la côte ouest de l'Australie, puis il était reparti en l'abandonnant, — ce qui n'était que justice.
«Ainsi, ce misérable ne savait rien du naufrage du Britannia. Il venait de l'apprendre par le récit de Glenarvan! Depuis son abandon, il était devenu, sous le nom de Ben Joyce, le chef de convicts évadés, et, s'il soutint impudemment que le naufrage avait eu lieu sur la côte est, s'il poussa lord Glenarvan à se lancer dans cette direction, c'est qu'il espérait le séparer de son navire, s'emparer du Duncan et faire de ce yacht un pirate du Pacifique.»
Ici, l'inconnu s'interrompit un instant. Sa voix tremblait, mais il reprit en ces termes:
«L'expédition partit et se dirigea à travers la terre australienne. Elle fut naturellement malheureuse, puisque Ayrton ou Ben Joyce, comme on voudra l'appeler, la dirigeait, tantôt précédé, tantôt suivi de sa bande de convicts, qui avait été prévenue du coup à faire.
«Cependant le Duncan avait été envoyé à Melbourne pour s'y réparer. Il s'agissait donc de décider lord Glenarvan à lui donner l'ordre de quitter Melbourne et de se rendre sur la côte est de l'Australie, où il serait facile de s'en emparer. Après avoir conduit l'expédition assez près de cette côte, au milieu de vastes forêts, où toutes ressources manquaient, Ayrton obtint une lettre qu'il s'était chargé de porter au second du Duncan, lettre qui donnait l'ordre au yacht de se rendre immédiatement sur la côte est, à la baie Twofold, c'est-à-dire à quelques journées de l'endroit où l'expédition s'était arrêtée. C'était là qu'Ayrton avait donné rendez-vous à ses complices.
«Au moment où cette lettre allait lui être remise, le traître fut démasqué et n'eut plus qu'à fuir. Mais cette lettre, qui devait lui livrer le Duncan, il fallait l'avoir à tout prix. Ayrton parvint à s'en emparer, et, deux jours après, il arrivait à Melbourne.
«Jusqu'alors le criminel avait réussi dans ses odieux projets. Il allait pouvoir conduire le Duncan à cette baie Twofold, où il serait facile aux convicts de s'en emparer, et, son équipage massacré, Ben Joyce deviendrait le maître de ces mers... Dieu devait l'arrêter au dénouement de ses funestes desseins.
«Ayrton, arrivé à Melbourne, remit la lettre au second, Tom Austin, qui en prit connaissance et appareilla aussitôt; mais que l'on juge du désappointement et de la colère d'Ayrton, quand, le lendemain de l'appareillage, il apprit que le second conduisait le navire, non sur la côte est de l'Australie, à la baie de Twofold, mais bien sur la côte est de la Nouvelle-Zélande. Il voulut s'y opposer, Austin lui montra la lettre!... Et, en effet, par une erreur providentielle du géographe français qui avait rédigé cette lettre, la côte est de la Nouvelle-Zélande était indiquée comme lieu de destination.
«Tous les plans d'Ayrton échouaient! Il voulut se révolter. On l'enferma. Il fut donc emmené sur la côte de la Nouvelle-Zélande, ne sachant plus ni ce que deviendraient ses complices, ni ce que deviendrait lord Glenarvan.
«Le Duncan resta à croiser sur cette côte jusqu'au 3 mars. Ce jour-là, Ayrton entendit des détonations. C'étaient les caronades du Duncan qui faisaient feu, et, bientôt, lord Glenarvan et tous les siens arrivaient à bord.