La conversation continuant toujours au milieu des cris et des libations, Ayrton apprit que le hasard seul avait amené le speedy en vue de l'île Lincoln.

Bob Harvey n'y avait jamais encore mis le pied, mais, ainsi que l'avait pressenti Cyrus Smith, trouvant sur sa route cette terre inconnue, dont aucune carte n'indiquait la situation, il avait formé le projet de la visiter, et, au besoin, si elle lui convenait, d'en faire le port d'attache du brick.

Quant au pavillon noir arboré à la corne du speedy et au coup de canon qui avait été tiré, à l'exemple des navires de guerre au moment où ils amènent leurs couleurs, pure forfanterie de pirates.

Ce n'était point un signal, et aucune communication n'existait encore entre les évadés de Norfolk et l'île Lincoln.

Le domaine des colons était donc menacé d'un immense danger. Évidemment, l'île, avec son aiguade facile, son petit port, ses ressources de toutes sortes si bien mises en valeur par les colons, ses profondeurs cachées de Granite-House, ne pouvait que convenir aux convicts; entre leurs mains, elle deviendrait un excellent lieu de refuge, et, par cela même qu'elle était inconnue, elle leur assurerait, pour longtemps peut-être, l'impunité avec la sécurité.

Évidemment aussi, la vie des colons ne serait pas respectée, et le premier soin de Bob Harvey et de ses complices serait de les massacrer sans merci.

Cyrus Smith et les siens n'avaient donc pas même la ressource de fuir, de se cacher dans l'île, puisque les convicts comptaient y résider, et puisque, au cas où le speedy partirait pour une expédition, il était probable que quelques hommes de l'équipage resteraient à terre, afin de s'y établir. Donc, il fallait combattre, il fallait détruire jusqu'au dernier ces misérables, indignes de pitié, et contre lesquels tout moyen serait bon.

Voilà ce que pensa Ayrton, et il savait bien que Cyrus Smith partagerait sa manière de voir.

Mais la résistance, et en dernier lieu la victoire, étaient-elles possibles? Cela dépendait de l'armement du brick et du nombre d'hommes qui le montaient. C'est ce qu'Ayrton résolut de reconnaître à tout prix, et comme, une heure après son arrivée, les vociférations avaient commencé à se calmer, et que bon nombre des convicts étaient déjà plongés dans le sommeil de l'ivresse, Ayrton n'hésita pas à s'aventurer sur le pont du speedy, que les falots éteints laissaient alors dans une obscurité profonde.

Il se hissa donc sur la guibre, et, par le beaupré, il arriva au gaillard d'avant du brick. Se glissant alors entre les convicts étendus çà et là, il fit le tour du bâtiment, et il reconnut que le speedy était armé de quatre canons, qui devaient lancer des boulets de huit à dix livres. Il vérifia même, en les touchant, que ces canons se chargeaient par la culasse. C'étaient donc des pièces modernes, d'un emploi facile et d'un effet terrible.