L'ingénieur, avec sa lunette, put voir que les quatre canons composant l'artillerie du bord avaient été braqués sur l'île. Ils étaient évidemment prêts à faire feu au premier signal.
Cependant, le speedy restait muet. On voyait une trentaine de pirates aller et venir sur le pont. Quelques-uns étaient montés sur la dunette; deux autres, postés sur les barres du grand perroquet et munis de longues-vues, observaient l'île avec une extrême attention.
Certainement, Bob Harvey et son équipage ne pouvaient que très difficilement se rendre compte de ce qui s'était passé pendant la nuit à bord du brick.
Cet homme, à demi nu, qui venait de forcer la porte de la soute aux poudres et contre lequel ils avaient lutté, qui avait déchargé son revolver six fois sur eux, qui avait tué un des leurs et blessé deux autres, cet homme avait-il échappé à leurs balles? Avait-il pu regagner la côte à la nage? D'où venait-il? Que venait-il faire à bord? Son projet avait-il réellement été de faire sauter le brick, ainsi que le pensait Bob Harvey? Tout cela devait être assez confus dans l'esprit des convicts. Mais ce dont ils ne pouvaient plus douter, c'est que l'île inconnue devant laquelle le speedy avait jeté l'ancre était habitée, et qu'il y avait là, peut-être, toute une colonie prête à la défendre. Et pourtant, personne ne se montrait, ni sur la grève, ni sur les hauteurs. Le littoral paraissait être absolument désert. En tout cas, il n'y avait aucune trace d'habitation. Les habitants avaient-ils donc fui vers l'intérieur?
Voilà ce que devait se demander le chef des pirates, et, sans doute, en homme prudent, il cherchait à reconnaître les localités avant d'y engager sa bande.
Pendant une heure et demie, aucun indice d'attaque ni de débarquement ne put être surpris à bord du brick. Il était évident que Bob Harvey hésitait. Ses meilleures lunettes, sans doute, ne lui avaient pas permis d'apercevoir un seul des colons blottis dans les roches. Il n'était même pas probable que son attention eût été éveillée par ce voile de branches vertes et de lianes qui dissimulait les fenêtres de Granite-House et tranchaient sur la muraille nue. En effet, comment eût-il imaginé qu'une habitation était creusée, à cette hauteur, dans le massif granitique? Depuis le cap griffe jusqu'aux caps mandibule, sur tout le périmètre de la baie de l'union, rien n'avait dû lui apprendre que l'île fût et pût être occupée.
À huit heures, cependant, les colons observèrent un certain mouvement qui se produisait à bord du speedy. On halait sur les palans des porte-embarcations, et un canot était mis à la mer.
Sept hommes y descendirent. Ils étaient armés de fusils; l'un d'eux se mit à la barre, quatre aux avirons, et les deux autres, accroupis à l'avant, prêts à tirer, examinaient l'île. Leur but était, sans doute, d'opérer une première reconnaissance, mais non de débarquer, car, dans ce dernier cas, ils seraient venus en plus grand nombre.
Les pirates, juchés dans la mâture jusqu'aux barres de perroquet, avaient évidemment pu voir qu'un îlot couvrait la côte et qu'il en était séparé par un canal large d'un demi-mille environ. Toutefois, il fut bientôt constant pour Cyrus Smith, en observant la direction suivie par le canot, qu'il ne chercherait pas tout d'abord à pénétrer dans ce canal, mais qu'il accosterait l'îlot, mesure de prudence justifiée, d'ailleurs.
Pencroff et Ayrton, cachés chacun de son côté dans d'étroites anfractuosités de roches, le virent venir directement sur eux, et ils attendirent qu'il fût à bonne portée.