«Tu as bien fait, Nab, répondit Cyrus Smith, mais, en ne nous prévenant pas, peut-être aurais-tu mieux fait encore!»
Et, en parlant ainsi, Cyrus Smith songeait à Harbert, dont le transport semblait avoir si gravement compromis la convalescence.
Nab acheva son récit. Les convicts ne s'étaient point montrés sur la grève. Ne connaissant pas le nombre des habitants de l'île, ils pouvaient supposer que Granite-House était défendu par une troupe importante. Ils devaient se rappeler que, pendant l'attaque du brick, de nombreux coups de feu les avaient accueillis, tant des roches inférieures que des roches supérieures, et, sans doute, ils ne voulurent pas s'exposer. Mais le plateau de Grande-vue leur était ouvert et n'était point enfilé par les feux de Granite-House. Ils s'y livrèrent donc à leur instinct de déprédation, saccageant, brûlant, faisant le mal pour le mal, et ils ne se retirèrent qu'une demi-heure avant l'arrivée des colons, qu'ils devaient croire encore confinés au corral.
Nab s'était précipité hors de sa retraite. Il était remonté sur le plateau, au risque d'y recevoir quelque balle, il avait essayé d'éteindre l'incendie qui consumait les bâtiments de la basse-cour, et il avait lutté, mais inutilement, contre le feu, jusqu'au moment où le chariot parut sur la lisière du bois.
Tels avaient été ces graves événements. La présence des convicts constituait une menace permanente pour les colons de l'île Lincoln, jusque-là si heureux, et qui pouvaient s'attendre à de plus grands malheurs encore!
Gédéon Spilett demeura à Granite-House près d'Harbert et de Pencroff, tandis que Cyrus Smith, accompagné de Nab, allait juger par lui-même de l'étendue du désastre.
Il était heureux que les convicts ne se fussent pas avancés jusqu'au pied de Granite-House. Les ateliers des cheminées n'auraient pas échappé à la dévastation. Mais, après tout, ce mal eût été peut-être plus facilement réparable que les ruines accumulées sur le plateau de Grande-vue!
Cyrus Smith et Nab se dirigèrent vers la Mercy et en remontèrent la rive gauche, sans rencontrer aucune trace du passage des convicts. De l'autre côté de la rivière, dans l'épaisseur du bois, ils n'aperçurent non plus aucun indice suspect.
D'ailleurs, voici ce qu'on pouvait admettre, suivant toute probabilité: ou les convicts connaissaient le retour des colons à Granite-House, car ils avaient pu les voir passer sur la route du corral; ou, après la dévastation du plateau, ils s'étaient enfoncés dans le bois de jacamar, en suivant le cours de la Mercy, et ils ignoraient ce retour.
Dans le premier cas, ils avaient dû retourner vers le corral, maintenant sans défenseurs, et qui renfermait des ressources précieuses pour eux.