Cependant, le corral ne fut pas abandonné. Tous les deux jours, un des colons, conduisant le chariot ou montant un des onaggas, allait soigner le troupeau de mouflons et de chèvres et rapportait le lait qui approvisionnait l'office de Nab. Ces excursions étaient en même temps des occasions de chasse. Aussi Harbert et Gédéon Spilet — Top en avant — couraient-ils plus souvent qu'aucun autre de leurs compagnons sur la route du corral, et, avec les armes excellentes dont ils disposaient, cabiais, agoutis, kangourous, sangliers, porcs sauvages pour le gros gibier, canards, tétras, coqs de bruyère, jacamars, bécassines pour le petit, ne manquaient jamais à la maison. Les produits de la garenne, ceux de l'huîtrière, quelques tortues qui furent prises, une nouvelle pêche de ces excellents saumons qui vinrent encore s'engouffrer dans les eaux de la Mercy, les légumes du plateau de Grande-vue, les fruits naturels de la forêt, c'étaient richesses sur richesses, et Nab, le maître-coq, suffisait à peine à les emmagasiner.

Il va sans dire que le fil télégraphique jeté entre le corral et Granite-House avait été rétabli, et qu'il fonctionnait, lorsque l'un ou l'autre des colons se trouvait au corral et jugeait nécessaire d'y passer la nuit. D'ailleurs, l'île était sûre maintenant, et aucune agression n'était à redouter, — du moins de la part des hommes.

Cependant, le fait qui s'était passé pouvait encore se reproduire. Une descente de pirates, et même de convicts évadés, était toujours à craindre. Il était possible que des compagnons, des complices de Bob Harvey, encore détenus à Norfolk, eussent été dans le secret de ses projets et fussent tentés de l'imiter. Les colons ne laissaient donc pas d'observer les atterrages de l'île, et chaque jour leur longue-vue était promenée sur ce large horizon qui fermait la baie de l'union et la baie Washington.

Quand ils allaient au corral, ils examinaient avec non moins d'attention la partie ouest de la mer, et, en s'élevant sur le contrefort, leur regard pouvait parcourir un large secteur de l'horizon occidental.

Rien de suspect n'apparaissait, mais encore fallait-il se tenir toujours sur ses gardes. Aussi l'ingénieur, un soir, fit-il part à ses amis du projet qu'il avait conçu de fortifier le corral. Il lui semblait prudent d'en rehausser l'enceinte palissadée et de la flanquer d'une sorte de blockhaus dans lequel, le cas échéant, les colons pourraient tenir contre une troupe ennemie. Granite-House devant être considéré comme inexpugnable par sa position même, le corral, avec ses bâtiments, ses réserves, les animaux qu'il renfermait, serait toujours l'objectif des pirates, quels qu'ils fussent, qui débarqueraient sur l'île, et, si les colons étaient forcés de s'y renfermer, il fallait qu'ils pussent résister sans désavantage.

C'était là un projet à mûrir, et dont l'exécution, d'ailleurs, fut forcément remise au printemps prochain.

Vers le 15 mai, la quille du nouveau bâtiment s'allongeait sur le chantier, et bientôt l'étrave et l'étambot, emmortaisés à chacune de ses extrémités, s'y dressèrent presque perpendiculairement. Cette quille, en bon chêne, mesurait cent dix pieds de longueur, ce qui permettrait de donner au maître-bau une largeur de vingt-cinq pieds. Mais ce fut là tout ce que les charpentiers purent faire avant l'arrivée des froids et du mauvais temps. Pendant la semaine suivante, on mit encore en place les premiers couples de l'arrière; puis, il fallut suspendre les travaux.

Pendant les derniers jours du mois, le temps fut extrêmement mauvais. Le vent soufflait de l'est, et parfois avec la violence d'un ouragan. L'ingénieur eut quelques inquiétudes pour les hangars du chantier de construction, — que, d'ailleurs, il n'aurait pu établir en aucun autre endroit, à proximité de Granite-House, — car l'îlot ne couvrait qu'imparfaitement le littoral contre les fureurs du large, et, dans les grandes tempêtes, les lames venaient battre directement le pied de la muraille granitique.

Mais, fort heureusement, ces craintes ne se réalisèrent pas. Le vent hala plutôt la partie sud-est, et, dans ces conditions, le rivage de Granite-House se trouvait complètement couvert par le redan de la pointe de l'épave.

Pencroff et Ayrton, les deux plus zélés constructeurs du nouveau bâtiment, poursuivirent leurs travaux aussi longtemps qu'ils le purent. Ils n'étaient point hommes à s'embarrasser du vent qui leur tordait la chevelure, ni de la pluie qui les traversait jusqu'aux os, et un coup de marteau est aussi bon par un mauvais que par un beau temps. Mais quand un froid très vif eut succédé à cette période humide, le bois, dont les fibres acquéraient la dureté du fer, devint extrêmement difficile à travailler, et, vers le 10 juin, il fallut définitivement abandonner la construction du bateau.