Et le capitaine, en quelques phrases nettes et pressées, fit connaître sa vie tout entière.
Son histoire fut brève, et, cependant, il dut concentrer en lui tout ce qui lui restait d'énergie pour la dire jusqu'au bout. Il était évident qu'il luttait contre une extrême faiblesse. Plusieurs fois, Cyrus Smith l'engagea à prendre quelque repos, mais il secoua la tête en homme auquel le lendemain n'appartient plus, et quand le reporter lui offrit ses soins:
«Ils sont inutiles, répondit-il, mes heures sont comptées.»
Le capitaine Nemo était un indien, le prince Dakkar, fils d'un rajah du territoire alors indépendant du Bundelkund et neveu du héros de l'Inde, Tippo-Saïb. Son père, dès l'âge de dix ans, l'envoya en Europe, afin qu'il y reçût une éducation complète et dans la secrète intention qu'il pût lutter un jour, à armes égales, avec ceux qu'il considérait comme les oppresseurs de son pays. De dix ans à trente ans, le prince Dakkar, supérieurement doué, grand de cœur et d'esprit, s'instruisit en toutes choses, et dans les sciences, dans les lettres, dans les arts il poussa ses études haut et loin.
Le prince Dakkar voyagea dans toute l'Europe. Sa naissance et sa fortune le faisaient rechercher, mais les séductions du monde ne l'attirèrent jamais.
Jeune et beau, il demeura sérieux, sombre, dévoré de la soif d'apprendre, ayant un implacable ressentiment rivé au cœur.
Le prince Dakkar haïssait. Il haïssait le seul pays où il n'avait jamais voulu mettre le pied, la seule nation dont il refusa constamment les avances: il haïssait l'Angleterre et d'autant plus que sur plus d'un point il l'admirait.
C'est que cet indien résumait en lui toutes les haines farouches du vaincu contre le vainqueur.
L'envahisseur n'avait pu trouver grâce chez l'envahi.
Le fils de l'un de ces souverains dont le Royaume-Uni n'a pu que nominalement assurer la servitude, ce prince, de la famille de Tippo-Saïb, élevé dans les idées de revendication et de vengeance, ayant l'inéluctable amour de son poétique pays chargé des chaînes anglaises, ne voulut jamais poser le pied sur cette terre par lui maudite, à laquelle l'Inde devait son asservissement.