Il lui restait d'utiles avis à donner à ses protégés, et, d'autre part, sentant battre son cœur rendu à lui-même par les approches de la mort, il manda, comme on sait, les colons de Granite-House, au moyen d'un fil par lequel il relia le corral au Nautilus, qui était muni d'un appareil alphabétique... Peut-être ne l'eût-il pas fait, s'il avait su que Cyrus Smith connaissait assez son histoire pour le saluer de ce nom de Nemo.
Le capitaine avait terminé le récit de sa vie.
Cyrus Smith prit alors la parole; il rappela tous les incidents qui avaient exercé sur la colonie une si salutaire influence, et, au nom de ses compagnons comme au sien, il remercia l'être généreux auquel ils devaient tant.
Mais le capitaine Nemo ne songeait pas à réclamer le prix des services qu'il avait rendus. Une dernière pensée agitait son esprit, et avant de serrer la main que lui présentait l'ingénieur:
«Maintenant, monsieur, dit-il, maintenant que vous connaissez ma vie, jugez-la!»
En parlant ainsi, le capitaine faisait évidemment allusion à un grave incident dont les trois étrangers jetés à son bord avaient été témoins, — incident que le professeur français avait nécessairement raconté dans son ouvrage et dont le retentissement devait avoir été terrible. En effet, quelques jours avant la fuite du professeur et de ses deux compagnons, le Nautilus, poursuivi par une frégate dans le nord de l'Atlantique, s'était précipité comme un bélier sur cette frégate et l'avait coulée sans merci.
Cyrus Smith comprit l'allusion et demeura sans répondre.
«C'était une frégate anglaise, monsieur, s'écria le capitaine Nemo, redevenu un instant le prince Dakkar, une frégate anglaise, vous entendez bien! Elle m'attaquait! J'étais resserré dans une baie étroite et peu profonde!... il me fallait passer, et... j'ai passé!»
Puis, d'une voix plus calme:
«J'étais dans la justice et dans le droit, ajouta-t-il. J'ai fait partout le bien que j'ai pu, et aussi le mal que j'ai dû. Toute justice n'est pas dans le pardon!»