Tous les bras furent donc requis. À quoi eût servi désormais de moissonner, de récolter, de chasser, d'accroître les réserves de Granite-House? Ce que contenaient encore le magasin et les offices suffirait, et au delà, à approvisionner le navire pour une traversée, si longue qu'elle pût être! Ce qu'il fallait, c'était qu'il fût à la disposition des colons avant l'accomplissement de l'inévitable catastrophe.

Les travaux furent repris avec une fiévreuse ardeur. Vers le 23 janvier, le navire était à demi bordé. Jusqu'alors, aucune modification ne s'était produite à la cime du volcan. C'était toujours des vapeurs, des fumées mêlées de flammes et traversées de pierres incandescentes, qui s'échappaient du cratère. Mais, pendant la nuit du 23 au 24, sous l'effort des laves, qui arrivèrent au niveau du premier étage du volcan, celui-ci fut décoiffé du cône qui formait chapeau. Un bruit effroyable retentit. Les colons crurent d'abord que l'île se disloquait. Ils se précipitèrent hors de Granite-House.

Il était environ deux heures du matin.

Le ciel était en feu. Le cône supérieur — un massif haut de mille pieds, pesant des milliards de livres — avait été précipité sur l'île, dont le sol trembla.

Heureusement, ce cône inclinait du côté du nord, et il tomba sur la plaine de sables et de tufs qui s'étendait entre le volcan et la mer. Le cratère, largement ouvert alors, projetait vers le ciel une si intense lumière, que, par le simple effet de la réverbération, l'atmosphère semblait être incandescente. En même temps, un torrent de laves, se gonflant à la nouvelle cime, s'épanchait en longues cascades, comme l'eau qui s'échappe d'une vasque trop pleine, et mille serpents de feu rampaient sur les talus du volcan.

«Le corral! Le corral!» s'écria Ayrton.

C'était, en effet, vers le corral que se portaient les laves, par suite de l'orientation du nouveau cratère, et, conséquemment, c'étaient les parties fertiles de l'île, les sources du creek rouge, les bois de jacamar qui étaient menacés d'une destruction immédiate. Au cri d'Ayrton, les colons s'étaient précipités vers l'étable des onaggas. Le chariot avait été attelé. Tous n'avaient qu'une pensée! Courir au corral et mettre en liberté les animaux qu'il renfermait.

Avant trois heures du matin, ils étaient arrivés au corral. D'effroyables hurlements indiquaient assez quelle épouvante terrifiait les mouflons et les chèvres. Déjà un torrent de matières incandescentes, de minéraux liquéfiés, tombait du contrefort sur la prairie et rongeait ce côté de la palissade. La porte fut brusquement ouverte par Ayrton, et les animaux, affolés, s'échappèrent en toutes directions. Une heure après, la lave bouillonnante emplissait le corral, volatilisait l'eau du petit rio qui le traversait, incendiait l'habitation, qui flamba comme un chaume, et dévorait jusqu'au dernier poteau l'enceinte palissadée. Du corral il ne restait plus rien!

Les colons avaient voulu lutter contre cet envahissement, ils l'avaient essayé, mais follement et inutilement, car l'homme est désarmé devant ces grands cataclysmes.

Le jour était venu, — 24 janvier. — Cyrus Smith et ses compagnons, avant de revenir à Granite-House, voulurent observer la direction définitive qu'allait prendre cette inondation de laves. La pente générale du sol s'abaissait du mont Franklin à la côte est, et il était à craindre que, malgré les bois épais de Jacamar, le torrent ne se propageât jusqu'au plateau de Grande-vue.