Gédéon Spilett était de haute taille. Il avait quarante ans au plus. Des favoris blonds tirant sur le rouge encadraient sa figure. Son œil était calme, vif, rapide dans ses déplacements. C'était l'œil d'un homme qui a l'habitude de percevoir vite tous les détails d'un horizon. Solidement bâti, il s'était trempé dans tous les climats comme une barre d'acier dans l'eau froide. Depuis dix ans, Gédéon Spilett était le reporter attitré du New-York Herald, qu'il enrichissait de ses chroniques et de ses dessins, car il maniait aussi bien le crayon que la plume.
Lorsqu'il fut pris, il était en train de faire la description et le croquis de la bataille. Les derniers mots relevés sur son carnet furent ceux-ci: «Un sudiste me couche en joue et...» Et Gédéon Spilett fut manqué, car, suivant son invariable habitude, il se tira de cette affaire sans une égratignure.
Cyrus Smith et Gédéon Spilett, qui ne se connaissaient pas, si ce n'est de réputation, avaient été tous les deux transportés à Richmond.
L'ingénieur guérit rapidement de sa blessure, et ce fut pendant sa convalescence qu'il fit connaissance du reporter. Ces deux hommes se plurent et apprirent à s'apprécier. Bientôt, leur vie commune n'eut plus qu'un but, s'enfuir, rejoindre l'armée de Grant et combattre encore dans ses rangs pour l'unité fédérale.
Les deux Américains étaient donc décidés à profiter de toute occasion; mais bien qu'ils eussent été laissés libres dans la ville, Richmond était si sévèrement gardée, qu'une évasion devait être regardée comme impossible. Sur ces entre faits, Cyrus Smith fut rejoint par un serviteur, qui lui était dévoué à la vie, à la mort.
Cet intrépide était un nègre, né sur le domaine de l'ingénieur, d'un père et d'une mère esclaves, mais que, depuis longtemps, Cyrus Smith, abolitionniste de raison et de cœur, avait affranchi. L'esclave, devenu libre, n'avait pas voulu quitter son maître.
Il l'aimait à mourir pour lui. C'était un garçon de trente ans, vigoureux, agile, adroit, intelligent, doux et calme, parfois naïf, toujours souriant, serviable et bon. Il se nommait Nabuchodonosor, mais il ne répondait qu'à l'appellation abréviative et familière de Nab.
Quand Nab apprit que son maître avait été fait prisonnier, il quitta le Massachussets sans hésiter, arriva devant Richmond, et, à force de ruse et d'adresse, après avoir risqué vingt fois sa vie, il parvint à pénétrer dans la ville assiégée. Ce que furent le plaisir de Cyrus Smith, en revoyant son serviteur, et la joie de Nab à retrouver son maître, cela ne peut s'exprimer.
Mais si Nab avait pu pénétrer dans Richmond, il était bien autrement difficile d'en sortir, car on surveillait de très près les prisonniers fédéraux.
Il fallait une occasion extraordinaire pour pouvoir tenter une évasion avec quelques chances de succès, et cette occasion non seulement ne se présentait pas, mais il était malaisé de la faire naître.